Gary Smith: « Mise en abyme... Fausses confidences... »

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Cet entretien est l'aboutissement du niveau #1. Araminte déclare son amour pour Dorante. Voilà la surprise de l'amour. Toutefois, Dorante ne veut pas remporter sa victoire malhonnêtement. En révélant l'intrigue #1 à Araminte, il passe au niveau Ø de la pièce en l'instruisant de la ruse. Il lui donne l'occasion de le refuser. Elle prend son temps, puis l'accepte, enfin rendue au niveau Ø où elle a trouvé la surprise de son amour vrai malgré la tromperie. La dernière scène présente la communication de l'amour aux autres, ce qui les introduit au niveau Ø. Le nouvel état de fait est accepté par tous, le Comte même l'ayant prévu, sauf par Mme Argante dont la déception de ne pas devenir la mère d'une Comtesse est trop grande.
La structure en abyme de la pièce montre un mouvement du niveau vers une complication qui s'épure et se simplifie pour revenir finalement au niveau Ø. Les mises en abyme successives ont pour but et effet de prouver la réalité du sentiment au niveau Ø. Le passage par les intrigues subsidiaires qui reflètent l'intrigue principale et la dissipation des intrigues enchâssantes et enchâssées pour révéler le niveau Ø soulignent l'authenticité du sentiment d'amour suscité chez Araminte. Le trajet est non seulement vers un mariage entre Dorante et Araminte, mais surtout vers la création d'un sentiment authentique et non déniable chez celle-ci.


Théâtralité et mise en abyme

J'ai remarqué dans l'introduction que j'allais parler de la théâtralité sous deux de ses manifestations -- le jeu dans le jeu, qui est ici la mise en abyme, et les rappels de la situation d'énonciation théâtrale qui rompent l'illusion mimétique. Cette deuxième partie de la définition se montre très intéressante lorsqu'on la considère en les termes de la première. Un examen de la pièce montre que la théâtralité du second type se trouve surtout dans les exemples du jeu dans le jeu -- les mises en abyme -- et surtout aux charnières entre les différents niveaux. Ces dernières sont, pour ainsi dire, lubrifiées par les apartés et les adresses directes au public. Cela commence dès le début des niveaux #1 et #2 (Acte I, scène trois), par la réplique de Dorante sur la proposition de Marton : « DORANTE sourit à part. -- Eh! ... mais je ne pensais pas à elle. » Cette réplique ambiguë sert de charnière entre les niveaux #1 et #2 et indique le double jeu que Dorante aura à jouer. Cette sorte de rappel de l'ambiguïté des intrigues se répète dans la première rencontre publique de Dorante et Dubois, acte I, scène treize où Dubois « feint de voir Dorante avec surprise » et « Dorante feint de détourner la tête pour se cacher de Dubois », actions qui soulignent le changement de leurs relations dans les intrigues enchâssées. Araminte indique à quel point elle est déjà éprise de Dorante lorsqu'elle dit au public « (En s'en allant) Je n'oserais presque le regarder » à la fin de la scène quinze du premier acte où elle avait eu son premier entretien avec Dorante après la fausse confidence de Dubois.
Ce procédé théâtral s'intensifie lorsque les intrigues commencent à se croiser, par exemple dans les scènes sept à neuf du deuxième acte -- les scènes du portrait. Marton parle à part et adresse le public directement sur l'arrivée de Dorante qui, à son tour, en quittant la scène, dit au public « en s'en allant et riant. -- Tout a réussi, elle prend le change à merveille. » (Acte II, scène huit) Par ailleurs, après l'ouverture de la boîte, Marton puis Araminte parlent, l'une après l'autre, à part, délimitant ainsi les mises en abymes. Dans ces scènes, Marton parle à part d'abord, pensant être dans sa propre intrigue, mais Dorante prend la relève, ce qui indique l'appartenance de la séquence au niveau #1 et non pas au niveau #2 de la pièce. Plus tard, Marton reconnaît son erreur par un aparté, et c'est à Araminte de revendiquer la victoire immédiatement après en disant : « à part. -- Et moi, je vois clair. », ce qui souligne encore le changement du niveau (Acte II, scène neuf).
Les apartés se multiplient dans les scènes treize et quinze du deuxième acte -- les scènes de la lettre. Araminte, qui impose une épreuve (niveau #5) à Dorante, commente le trouble de celui-ci à part, puis Dorante lui-même dit : « à part, cherche du papier. -- Ah ! Dubois m'a trompé. », ce qui montre le changement de position de Dorante et d'Araminte comme sujet de l'intrigue. Il s'ensuit trois apartés d'Araminte et deux de Dorante avant l'arrivée de Marton (Scène quatorze). Puis, Araminte a un aparté sur l'interruption de Marton, ce qui délimite encore cette intrigue, puis deux autres apartés d'Araminte commentent l'effet de l'intrigue #5 sur Dorante et son adresse finale au public après le départ de Dorante : « Voilà pourtant ce que c'est que de l'avoir gardé ! » indique ce dont elle s'est enfin rendu compte, que c'est elle et non pas lui qui est tombée dans le piège, ainsi marquant la fin du niveau #5 qui s'intègre par son effet dans le niveau #1.
Au début du troisième acte, le retour de l'intrigue de Marton, cette fois sous sa forme négative, est marqué par deux apartés. Le premier est de Dubois, incitant Marton au vol de la lettre établissant ainsi la prédominance du niveau #1, tandis que l'autre est de Marton qui affiche sa mauvaise opinion de Dorante. Le déroulement de cette contre-intrigue de Marton, qui fait partie du niveau #1 préparé par Dubois, est lui-même signalé par un aparté de M. Rémy à la fin de la scène sept : « à part. -- Voyons par où cela finira. » C'est presque un écho de ce que pense le public à ce moment précis. L'aparté annonce la crise à venir au niveau #1, crise qui se trouve dans la scène douze. Encore, Araminte a trois apartés marquant sa confusion, mais finit par avouer son amour.






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1997.05.03