Gary Smith: « Mise en abyme... Fausses confidences... »

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L'aparté marque les bords des mises en abymes dans la pièce, mais il y a encore un autre trait qui souligne la confusion des personnages eux-mêmes sur le niveau où se déroule l'action -- des variations sur la phrase marivaudienne « je ne sais plus où j'en suis » qui dénote le trouble provoqué par un changement de niveau ou de registre de l'action (Dort 40), et dont il y a quatre exemples dans la pièce. C'est d'abord Araminte qui perd pied après la fausse confidence de Dubois et qui dit à Dorante : « De quoi vous parlais-je ? Je l'ai oublié. » (Acte I, scène quinze) Puis, au début de l'épreuve au niveau #5 (Acte II, scène treize), Araminte dit de Dorante : « Il ne sait ce qu'il fait; » ce qui se renverse selon Dubois qui dit d'Araminte au début du troisième acte : « Elle ne sait plus ce qu'elle fait ». Et finalement, immédiatement après son aveu d'amour, Araminte dit : « je ne sais où je suis. » Je trouve dans ces locutions autant d'enseignes indiquant que le personnage est tombé dans l'abyme -- il ne peut plus distinguer entre le jeu et le niveau plus réel qui l'enchâsse, entre la vie et le miroir déformant de la mise en abyme. Dans le premier exemple, Araminte est tombée dans l'abyme du niveau #1 à cause de la confidence de Dubois. Elle ne sait plus quoi faire. Dans le deuxième, c'est au tour de Dorante de tomber dans l'abyme ouvert par Araminte, qui, dans le troisième exemple, est vue, elle aussi, dans l'abyme du niveau #1 qui a été approfondi par l'ajout du niveau #5. Finalement, Araminte reconnaît explicitement qu'elle est perdue dans l'abyme. Dorante clarifie la situation en effaçant les abymes par l'aveu de la tromperie créée par Dubois, mais ce sera trop tard pour Araminte.



Distanciation

La mise en abyme crée un effet de distanciation par rapport aux intrigues enchâssées. De fait, l'intrigue de Dubois commence après celle de Mme Argante, mais l'enchâssement dans la pièce du niveau #3 dans le niveau #1, aussi bien que dans le cadre du niveau, la distancie du public, y compris des personnages de la pièce. De plus, ce qui est distancié est moins plausible parce que moins réel. Si l'on considère les niveaux de la pièce en dehors de leur position enchâssée dans la pièce, le résultat le plus plausible serait un mariage entre Araminte et le Comte, et un deuxième entre Marton et Dorante. La société aurait dicté un tel dénouement. Mais l'effet de la distanciation sur le niveau #3 est double, et rend le mariage entre Araminte et le Comte peu probable. D'abord, cette intrigue se trouve au troisième rang, doublement enchâssée. Puis, cette intrigue est utilisée par Araminte dans le niveau #5, ce qui la pousse encore plus loin vers l'improbabilité. L'intrigue du mariage entre Marton et Dorante est plus probable, mais triplement enchâssée et utilisée dans le niveau #1, d'abord pour le niveau #4, puis pour la scène du portrait et plus tard pour la scène de la lettre. Le niveau #2 devient ainsi un agent médiateur pour l'expression indirecte des sentiments de Dorante dans le niveau #1.
La distanciation créée par l'enchâssement de jeux dans le jeu offre deux autres avantages pour la pièce de Marivaux -- elle facilite un comique basé sur l'ambiguïté des discours, et elle permet aux personnages de dire le non-dicible et de faire le non-faisable. Pour ce qui est du comique, il y en a trois espèces dans la pièce : l'impertinence de Mme Argante, la bêtise d'Arlequin dont les discours manquent de relation parce qu'il fait l'effort de ne pas comprendre, et, plus généralisée, l'ambiguïté des discours qui se comprennent différemment à chaque niveau de la pièce. Le public reconnaîtrait tous les sens tout comme l'émetteur qui est, d'habitude, Dorante, qui essaie toujours de répondre ambigument pour ne pas avoir à mentir.
Mais la distanciation permet aussi la cruauté. Parce que ce qu'on voit dans les intrigues de la pièce n'est qu'un jeu dans un cadre réel (selon l'illusion mimétique), tout est permis, le but ultime justifiant ses moyens d'accomplissement  3. Ou bien, tout est pardonné, comme c'est le cas avec Marton, le Comte, M. Rémy et Araminte. Seule Mme Argante reste déçue à la fin, mais ne le restera pas pour longtemps, selon sa fille. Le public, mal à l'aise avec la cruauté affichée sur scène, se rend compte qu'il s'agit d'une pièce, et non pas de la réalité. Distanciée, la cruauté devient amusante.
Le dernier exemple de distanciation est celui qui vient de ce que Dorante, bien qu'il ait un rôle dans le niveau #1, ne se compromet jamais directement par un mensonge. Il est toujours naturel, laissant l'interprétation de ses actions et de ses discours aux autres personnages. Et ces interprétations sont médiatisées par d'autres facteurs. Pour Marton, c'est le discours de M. Rémy dans la scène précédente qui change le sens du discours ambigu de Dorante. (Acte I, scène cinq) Pour Araminte, le fait que Dorante n'avoue pas directement son amour, mais laisse ce détail à Dubois, lui donne un air d'innocence. Araminte est charmée par un amour qu'elle aurait autrement rejeté. L'énonciation distanciée est responsable du succès de l'énoncé sur son récepteur  4.




3. Pour une étude plus profonde de la cruauté dans l'oeuvre marivaudienne, on peut se rapporter à l'étude de Haydn Mason qui voit une relation de symbiose entre le comique et la cruauté, celui-là s'utilisant pour adoucir celle-ci (Mason, 246). [POUR RETOURNER AU TEXTE]


4. Jacques Scherer, dans son étude La Dramaturgie du vrai-faux, en parlant du théâtre de Brecht, souligne la participation d'un narrateur comme moyen de distanciation. Je vois une ressemblance fonctionnelle entre un narrateur et un meneur de jeu, tous les deux les délégués de l'auteur chargés de s'interposer entre la pièce et son public. [POUR RETOURNER AU TEXTE]






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1997.05.03