Gary Smith: « Mise en abyme... Fausses confidences... »

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Dénégation

La dénégation est un fait de l'énonciation et de l'énoncé des Fausses confidences qui opère chez le public aussi bien que sur scène lorsque les personnages jouent des rôles au sein de la pièce. Le jeu dans le jeu reflète le regard de l'émetteur sur son énoncé. La dénégation chez le spectateur est contrôlée par le système des mises en abyme. Plus on plonge dans les abymes, plus le spectateur ou le personnage impliqué dans l'abyme penche pour la dénégation et rejette l'illusion mimétique, tout en croyant que les rôles joués imitent la réalité et que les niveaux moins profonds sont plus dignes de confiance. Le dénouement semble plus plausible parce qu'il arrive au niveau où la dénégation est la moins forte, le niveau qui encadre les jeux enchâssés dans la pièce. S'il reste un brin de doute, surtout sur la vitesse avec laquelle Araminte embrasse une mésalliance avec son intendant, il se trouve gommé par la dénégation chez le spectateur envers l'activité théâtrale -- même le cadre garde le pouvoir de susciter la dénégation chez le public.
Par ailleurs, la dénégation a un rôle très important dans les jeux enchâssés. Au niveau #1, Dubois dit à Araminte que Dorante est tombé amoureux d'elle. Araminte est induite à penser à cet amour, et à le nier, parce qu'aimer son intendant n'est pas acceptable pour une riche veuve bourgeoise. Toutefois, elle y pense, et la série de mises en abyme la force à réfléchir à cet amour dans toutes ses manifestations. Au niveau #2, la jalousie de Marton et la victoire d'Araminte sur sa suivante prouvent la sincérité de l'amour de Dorante. La possibilité de le perdre à cause des pressions du niveau #3 contre Dorante évoque la peine de la séparation à laquelle Araminte ne peut pas se résigner. Et le niveau #5 établit un contact physique entre Araminte et Dorante qui l'émeut et l'étourdit et qu'elle ne voudrait pas perdre.
L'expression par Araminte de ces possibilités qu'elle voudrait rejeter est médiatisée par l'emploi du conditionnel et du mode interrogatif qui expriment la dénégation de l'énoncé. Immédiatement après la fausse confidence de Dubois, Araminte de dire : « La vérité est que voici une confidence dont je me serais bien passée moi-même. » (Acte I, scène quinze) Le conditionnel exprime l'impossibilité de nier ce qu'elle a appris. Plus tard dans la pièce, avant le commencement du niveau #5, Araminte réfléchit au résultat possible de l'épreuve en s'exprimant non seulement au conditionnel, mais au subjonctif : « Il est vrai qu'il me fâcherait, s'il parlait; mais il serait à propos qu'il me fâchât. » (Acte II, scène douze) Chacun de ces énoncés provoque la dénégation par des locutions soulignant leur vérité : « la vérité est », et « il est vrai. » Le dernier exemple est l'aveu d'amour d'Araminte dans la scène douze du troisième acte. Au conditionnel, son discours passe à l'indicatif, démontrant ainsi sa vérité sans le besoin de la souligner par une locution spéciale :

ARAMINTE. -- Vous donner mon portrait ! Songez-vous que ce serait avouer que je vous aime ?
DORANTE. -- Que vous m'aimez Madame ! Quelle idée ! Qui pourrait se l'imaginer ?
ARAMINTE. -- d'un ton vif et naïf. -- Et voilà pourtant ce qui m'arrive.

C'est Dorante ici qui prend le rôle ironique de dire la vérité puis de dénier son énoncé par un conditionnel, ce qui ne laisse à Araminte que la possibilité de dire la vérité toute simple dont elle s'est rendu compte. Parler d'amour, même au négatif, a préparé Araminte pour l'aveu de sa surprise face à l'amour. D'ailleurs, le spectateur a été également préparé pour cet aveu par les dénégations si fréquemment, mais si faiblement émises par Araminte.

Une vue d'ensemble

Si l'on imagine la pièce sans les mises en abyme, le résultat serait différent. Dorante, introduit chez Araminte, avouerait son amour directement, et se verrait congédié. C'est surtout la méthode indirecte, médiatisée par Dubois et les intrigues en abyme qui préparent et permettent le dénouement. D'ailleurs, le procédé de l'enchâssement des intrigues diverses fait que la surprise de l'amour est vraisemblable. Les complications des intrigues préparent Araminte et le public pour l'aveu final qui semble vrai, ayant lieu en dehors des intrigues, et inévitable d'après ce qui s'est déroulé dans la pièce.
Selon Manfred Schmeling, le jeu dans le jeu offre un conflit entre l'être et le paraître qui devient une quête ontologique et identitaire pour ses participants. (Schmeling 60) Araminte étant le personnage qui subit les effets des jeux dans le jeu créés pour la faire aimer Dorante, il s'agirait ici de sa quête identitaire. Pour schématiser cette quête, je propose le modèle constitutionnel greimassien (Greimas 135-55) qui comporte deux paires de termes superposées -- l'expansion des deux oppositions être/jouer et nature/culture, les termes « être » et « nature » occupant le même pôle, et les termes « jouer » et « culture » occupant l'autre  5.

Etre/Nature Araminte #2 Jouer/Culture
Dorante

Araminte #3

Dubois

Araminte #1

Non jouer/Culture Non-être/Nature





5. Pierre Bouillaguet a souligné l'opposition nature/culture comme idéologiquement liée au concept de la fémininité marivaudienne. Voir surtout les pages 191-3 de son étude, lesquelles traitent des Fausses confidences. [POUR RETOURNER AU TEXTE]






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1997.05.03