Gary Smith: « Mise en abyme... Fausses confidences... »

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Modèle constitutionnel des Fausses confidences

La position des trois personnages principaux est indiquée sur le modèle -- c'est-à-dire Dorante, Dubois et Araminte, avec Araminte indiquée trois fois comme Araminte #1 pour sa position au début de la pièce, Araminte #2 pour sa position après la fausse confidence de Dubois et Araminte #3 représentant sa position à la fin de la pièce.
Considérons les personnages et leur positionnement dans le modèle. Araminte #1, produit de la culture, joue un rôle dans la société et nie sa nature. Elle résiste, sans le refuser, au mariage avec le Comte. Elle veut conserver sa position libre de veuve riche « en attendant mieux » pour citer M. Rémy. Dubois joue aussi, sans dévoiler sa nature, dans les jeux enchâssés. Il fait le serviteur fidèle qui communique tout renseignement touchant sa maîtresse. Mais il joue pour camoufler sa vraie nature, tout comme le fait à ce stade Araminte. Dorante, par contre, reste presque toujours entre être/nature et non-culture/ non-jouer. Il agit naturellement, poussé par son amour, ne jouant que ce qu'il est, un amoureux. S'il se trouve forcé, de temps en temps, à répondre à une question qui le compromettrait, il parle ambigument de façon à n'avoir ni à dire toute la vérité ni à mentir. Il est situé entre la nature et la non-culture parce qu'il tombe amoureux (la nature) d'une femme riche n'étant que pauvre lui-même (la non-culture).
Araminte trace un parcours qui va de la position de Dubois vers celle de Dorante. La confidence de Dubois soulève la question de l'amour chez Araminte et la pousse à la deuxième position. Elle oscille entre nature et culture, être et jouer, incapable de se décider pour un amour qui ne s'accorde pas avec la culture, prisonnière d'une dénégation constante qui la confond. Elle arrive, pourtant, à la position de Dorante, forcée par la situation sociale qui lui impose une décision finale entre Dorante ou le Comte. Elle choisit la nature, et non pas la culture, ayant abandonné le jeu social pour reconnaître sa vraie nature  6. Sa quête identitaire conclut par le choix de Dorante, ce qui aurait été impossible au début de la pièce avant son changement de position dans le modèle constitutionnel provoqué par les intrigues enchâssées dans l'amour initial de Dorante qui est décrit au niveau de la pièce.

Conclusion

Les Fausses confidences ont provoqué beaucoup d'études au cours des deux cent cinquante dernières années. On a souvent remarqué le jeu de l'être et du paraître, ce qui ressemble à mon modèle constitutionnel basé sur être et jouer, mais sans l'aspect de la participation active des personnages que le verbe « jouer » implique. Dans une pièce où l'on joue tant d'intrigues différentes, le concept du mouvement semble indispensable à la compréhension du changement opéré chez Araminte.
De plus, bien qu'on ait remarqué les intrigues des différents personnages dans la pièce, on n'a pas jusqu'ici commenté l'effet de leur subordination et hiérarchisation dans une structure de mises en abyme. Ce que j'ai pu démontrer, grâce à mon analyse, c'est l'effet de distanciation ainsi créée pour les intrigues les plus enchâssées, effet qui souligne la réalité du niveau de l'intrigue de Dubois, et surtout du niveau du cadre. Cette structure gigogne se prête aussi à la création de niveaux de dénégation, dont chacun semble nier la réalité de son contenu en amplifiant la vérité de son contenant. Cet effet explique l'authenticité et la plausibilité de l'amour d'Araminte que le spectateur accepte volontiers après avoir rejeté l'irréalité et la fausseté des jeux enchâssés. La surprise de l'amour se produisant au niveau de la première intrigue enchâssée et se réaffirmant au niveau du cadre, après l'aveu de la tromperie par Dorante, cet amour semble réel et durable, ayant réussi à traverser l'abyme sans changer de polarité.
Je me demande quel résultat une analyse des mises en abyme produirait dans d'autres pièces de Marivaux où l'enchâssement est multiple mais différent. Que faire du Jeu de l'amour et du hasard où les jeux sont parallèles, ou bien de La Dispute où le jeu est vraiment contraire, s'affichant comme la réalité des temps premiers, ainsi réfléchissant une lueur de fausseté sur son cadre ou bien encore des Acteurs de bonne foi où les deux moitiés enchâssent des jeux de nature différente ? Les pièces de Marivaux sont pleines de mises en abyme, les jeux dans le jeu étant l'outil préféré de l'auteur. Une exploration de ce phénomène reste à faire, ce qui dépasse l'étendue de la présente étude.




6. Coulet et Gilot caractérisent le changement opéré chez Araminte comme suit : « Ainsi la théâtralité cède peu à peu la place au naturel » (140). [POUR RETOURNER AU TEXTE]






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1997.05.03