Isabelle Moindrot : « La parole d'opéra »

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Quelques figures de poétique

Au théâtre, en effet, la parole prend place dans un réseau de signes multiples, en grande partie non verbaux, qui non seulement déterminent la signification du discours verbal du comédien, mais qui permettent à la parole de s'ajuster avec d'autres formes et de constituer avec elles des « figures », dans lesquelles chacun des arts de la représentation apporte son plan et sa dimension spécifiques. Et l'on peut jouer ici de la polysémie du terme « figure ». Car il rappelle que la poétique théâtrale est avant tout une poétique de l'espace, et que ces « figures », comme des figures géométriques, se conçoivent sur les différents plans et les différents axes de la représentation théâtrale. Elles sont par nature hétérogènes, puisqu'elles se développent sur plusieurs dimensions à la fois. Mais l'observateur, pour les décrire, est gêné en outre par leur mobilité. En effet, si le théâtre est un art de l'espace, ces figures se forment et se déforment dans le temps. Beaucoup de ces figures sont évanescentes. Qui oserait décrire la figure si fugitive constituée dans l'instant de l'émission d'un vers, ou d'un mot, ou seulement d'une rime, par une mimique, un geste, un éclairage, et ces quelques syllabes? La poétique de la représentation est une géométrie mobile... Et de surcroît, parce que les arts de la représentation (gestuelle, mimique, décor, lumière...) ont une temporalité souvent très différente de la temporalité de la parole, le simple repérage de ces figures est une terrible gageure. De fait, ces différents discours de la représentation ont été étudiés souvent séparément ou de manière ponctuelle, mais très rarement comme figures combinant plusieurs types de discours. A l'opéra, parce que la parole est toujours et en même temps autre chose que de la parole, le phénomène est encore plus criant - si l'on ose dire. On dispose là encore d'un réseau de signes en grande partie non verbaux, mais la parole et la musique parviennent, elles, à marier leurs temporalités. Parler en chantant. La simultanéité est là, irréductible. L'un ne peut se faire sans l'autre, sauf de manière ponctuelle, ou alors ce n'est plus tout à fait de l'opéra. C'est pourquoi la parole lyrique est un bon poste d'expérimentation pour l'analyse de la poétique théâtrale dans son ensemble. Car toute parole théâtrale, qui émane d'un « ici et maintenant » dont elle ne peut se soustraire, est engagée par essence dans ce processus poétique. Pourtant, il est possible de l'oublier. Des générations entières ont étudié les textes de théâtre comme de simples textes, écrits pour des voix blanches ou mortes, des voix de papier. Stupidité, certes. Mais cela fut possible. L'opéra, lui, désigne d'emblée sa nature mélangée. C'est pourquoi la manière dont la parole lyrique s'investit dans le chant peut apparaître comme un paradigme particulièrement éloquent de la situation dans laquelle toute parole prend naissance au théâtre.






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1.5.1997