Isabelle Moindrot : « La parole d'opéra »

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Or ces figures, quelles sont-elles à l'opéra? Comment les décrire? Quelle est la nature de cette coexistence entre les différents arts de la représentation lyrique? Notre ambition n'a jamais été de constituer une poétique de la représentation d'opéra, une poétique avec son arsenal de tropes bien sériés et catalogués. Mais seulement de mettre au jour l'existence de quelques figures assez rudimentaires, utiles pour l'analyse, et dont l'existence, à elle seule, témoignerait de la nature essentiellement poétique de la représentation lyrique, et de toute représentation théâtrale1. En premier lieu - et le phénomène est culturellement assez saisissant pour être relevé, car c'est l'une des particularités du théâtre occidental - cette relation de coexistence fait l'objet à l'opéra d'un conflit quasi permanent, et notamment en ce qui concerne le statut de la parole dans l'économie de la représentation. Par là même, ce conflit dévoile la difficile conquête de l'idée de représentation théâtrale dans notre civilisation. Car l'opéra est un art du mélange, un art qui donne à la parole, et donc à la raison, le costume éminemment sensuel de la musique. Et c'est en vertu de cette diversité qu'il a posé tant de questions essentielles à l'ensemble du théâtre occidental. En effet, l'opéra n'est pas la seule forme de théâtre au monde où la parole se trouve « véhiculé » par ce qui, en soi, constitue un art à part entière, à savoir la musique. Il suffit de convoquer le souvenir de la tragédie antique (qui fut pour l'opéra le modèle des modèle), ou encore les différents théâtres d'Asie qui mêlent étroitement danse, parole, musique et chant. Tous sont des arts du mélange. Mais dans l'art lyrique occidental, et cela tout au long de son histoire, le statut de la parole n'a cessé de faire l'objet de querelles véhémentes. Le débat s'est formulé plus ou moins ainsi pendant des siècles : la musique doit-elle primer sur la parole, ou l'inverse? Prima la musica, doppo le parole, ou le contraire? Aujourd'hui, l'enjeu s'est légèrement déplacé, et l'on s'interroge plus souvent sur l'équilibre entre la scène et la musique, c'est-à-dire sur la fonction de la mise en scène dans une représentation d'opéra. Toujours est-il que la coexistence des différents arts de la représentation lyrique a été vécue depuis l'origine du genre sur le mode du conflit et de la lutte interne. La poétique de l'opéra s'en est ressentie. L'opéra est resté un genre de l'excès, de la crise et de la démesure, et la violence des débats qu'il a suscités révèle qu'on se trouve là devant un point essentiel de notre dramaturgie.




1. Nous n'évoquerons ici que quelques figures simples. Pour plus d'informations, voir Isabelle Moindrot, La Représentation d'opéra. Poétique et Dramaturgie, P.U.F., 1993. [Haut]





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1.5.1997