Isabelle Moindrot : « La parole d'opéra »

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On pourrait analyser les cas de substitution entre parole et scène, musique et scène, etc 3. Pour plus de clarté, nous prendrons un exemple canonique, tiré de l'opéra wagnérien. Car la musique se « substitue » souvent à la parole dans le leitmotiv. La séquence musicale, qui fonctionne alors comme un signe, se « substitue » à une notion dramatique extra-musicale avec laquelle elle s'était trouvée préalablement associée, et avec laquelle, donc, elle avait pu constituer une figure de similitude. Par exemple, on a pu entendre dans le deuxième acte de La Walkyrie de Wagner, pendant une séquence dramatique où le personnage de Wotan couvait une colère sombre, une sorte de « thème » musical évoquant le même sentiment avec des moyens spécifiquement musicaux. Leur association a donc formé similitude. A chaque fois que ce « thème » réapparaîtra, et cela même en l'absence du personnage de Wotan, et quel que soit le contexte dramatique, ce motif évoquera donc la colère de Wotan, par substitution. Si certains leitmotive appartiennent à la musique imitative (la forge, le feu, le Rhin...), la plupart d'entre eux, comme celui-là, sont complètement étrangers à la notion d'imitation. Et pourtant, leur fonctionnement sémiotique est le même. En effet, parce que la musique n'a pas de signification précise, parce qu'elle n'est pas traduisible, elle tend à faire sien le sens du « message » linguistique ou dramatique qui a été délivré en même temps qu'elle au spectateur. La musique, surtout lorsqu'elle est chantée, s'agrège spontanément au signifié verbal. Chacun a pu constater combien, même sans les paroles, un air en conserve l'empreinte. C'est pourquoi, du fait même de son opacité linguistique, la musique se fait l'instrument privilégié de la substitution.
Or cette relation, qui multiplie et dissémine les figures tout au long de la représentation, rend plus évidente la place du spectateur dans la poétique de la représentation. Elle rappelle en outre que la parole n'a jamais de fonctionnement autonome au théâtre. Car ce qui rend possible la substitution, c'est le temps, la reprise, la répétition, le « transport », ou au sens propre la puissance « métaphorique ». En effet, la substitution (qui n'est pas une figure linguistique) fonctionne comme une métaphore - non pas filée, mais distendue - appelant la mémoire et l'affectivité du spectateur. Voilà pourquoi elle engage chez le spectateur un mode particulier de perception.




3. Idem, p. 64 à 74.[Haut]





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1.5.1997