Isabelle Moindrot : « La parole d'opéra »

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La perception de la parole lyrique

Jusqu'ici, nous avons étudié la parole lyrique en essayant de saisir ce qui, en elle, pouvait être paradigmatique de toute parole théâtrale. Mais il faut bien reconnaître à présent que le chant engage la parole sur des voies singulières. Car la musique occupe l'espace et le temps dramatique d'une façon qui lui est propre, et qui va influer sur la perception de la parole par le spectateur. Avant d'être entendue comme un discours, la parole lyrique - autre évidence! - est perçue d'abord comme une voix. C'est-à-dire un matériau. Mais aussi un lieu d'intimité. De grande intimité. Toutes les querelles théoriques soulevées par l'opéra ont mis en avant cette spécificité du chant comme expression de la « nature », avec tout ce qu'un tel mot peut supposer de connotations philosophiques ou religieuses. Bien plus que la parole «  parlée  », la parole lyrique introduit la « nature » sur la scène. Aussi travaillée soit-elle, c'est une parole qui exhibe sa composante charnelle. Et pourtant, l'appréhension même de sa matérialité ne se fait de manière tout à fait évidente.
Si le corps du chanteur, c'est-à-dire la source de la parole lyrique, le lieu de son énonciation, se trouve plus ou moins loin du spectateur, à une distance désignable, comme le décor et l'ensemble de la scène, la voix du chanteur, appartient à un espace beaucoup plus vaste. On dit que la voix est « projetée ». C'est en effet à sa faculté de « porter » le son que se mesurent les qualités d'une voix d'opéra. Ce n'est pas une simple métaphore. La voix lyrique émane du corps chantant, mais elle est perçue comme située au-delà de lui. Elle est ailleurs, nulle part et partout, dans sa consistance immatérielle. C'est là peut-être le plus étonnant : la parole lyrique occupe tout l'espace. Et le spectateur est immergé dedans. Ainsi, ce n'est pas sans raison que l'opéra s'est développé en même temps que le théâtre « à l'italienne », dans des salles éminemment féminines, aux lignes courbes, aux parois capiteuses. La musique, certes, est exécutée devant, sur la scène et dans la fosse, mais elle se projette, se disperse, elle investit l'ensemble de l'espace, estompant les contours. La voix parlée, même forte, même sonore, ne crée jamais cette impression de profondeur.






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1.5.1997