Jean-Pierre Sarrazac : entretien avec AS/SA

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    Mais la dramaturgie que je revendiquerais plus, ce serait une approche encore résolument transversale qui irait à mon avis de l'auteur dramatique, ou du metteur en scène, jusqu'au spectateur. Je crois qu'il y en a eu une de ce genre dans les années cinquante et soixante en France, et on le doit principalement au théâtre populaire et à Bernard Dort, et on le doit beaucoup également à Roland Barthes, même si à un certain moment il a abandonné le théâtre dans une sorte de nomadisme intellectuel. C'est cette dramaturgie qui représente pour moi l'utopie d'un langage commun non seulement à l'artiste mais aussi au spectateur. J'en prendrai pour exemple la notion de fable telle qu'elle a été mise en avant dans le post-brechtisme. Dans le fond cette notion de fable, mise en avant en France par Dort et Barthes, participe de cette volonté de forger un langage commun. Le théâtre comme art collectif, comme élargissement du « petit cercle de connaisseurs », pouvait se faire sur la base d'une culture dramaturgique, d'un langage dramaturgique communs. Et ceci est relié au fait que je parle d'utopie : la forme de théâtre qu'on a voulu fonder était un théâtre critique, un théâtre critique de la société certes, mais aussi critique tout court, qui intègre la dimension critique du commentaire. Non pas un théâtre assertif, dogmatique, ni un théâtre de message, mais un théâtre qui stimule la réflexion du spectateur, qui considère que le travail du spectateur commence pratiquement quand la pièce se termine, sinon se trouve déjà enclenché pendant le déroulement du spectacle.
    Et, pour répondre plus précisément à votre question, je dirais qu'il y a une dimension critique de la représentation à l'intérieur de la représentation. C'est-à-dire qu'on s'est mis à envisager que le critique était quelqu'un qui pouvait participer à la création d'une certaine manière, et que le spectacle pouvait avoir cette dimension critique, en une sorte de chiasme. Donc si j'ai d'abord commencé par dire non, je veux bien être considéré comme critique. Mais alors je suis critique à l'intérieur de mon travail de création, et à l'intérieur de mon travail de réflexion, de théorisation sur le théâtre. Et que je considère le théâtre comme mise en appel de ce qui se passe dans le monde. Lieu où l'on peut voir, c'est Barthes qui dit cela, « un aveuglement en pleine lumière ». Donc où nous avons la possibilité de voir notre propre aveuglement mis en pleine lumière par la scène. Je pense que c'est la dernière utopie théâtrale : cette idée d'un théâtre civique, d'un théâtre critique où l'atmosphère critique n'exclut pas la dimension de magie.
    C'est ce que j'ai essayé de faire passer dans ce livre en hommage à Bernard Dort, les Pouvoirs du théâtre aux Éditions Théâtrales. Comment tenir les deux bouts de la dimension magique et de la dimension critique, qui ne s'excluent pas forcément. Donc, je suis un chercheur, un artiste, un enseignant qui ne désespère pas de cette dimension critique, qui ne désespère pas du théâtre comme d'un lieu de citoyen.






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1.5.1997