Jean-Pierre Sarrazac : entretien avec AS/SA

152




    En même temps, je pense qu'on ne peut pas confondre une chose réelle avec une métaphore. C'est-à-dire, que quand on dit « lire » la représentation, pour moi cela ne serait peut-être que métaphorique ; quand on parle d'une écriture scénique, c'est également métaphorique.
    Mais me demanderez-vous, moi qui ai suivi des cours de Roland Barthes, pourquoi ne suis-je pas devenu plus sémiologique? J'ai fait de la sémiologie du récit, à l'époque de ma maîtrise. J'ai étudié le récit dramatique, les grands récits de Henry Bernstein - et j'avais un grand intérêt pour ce genre d'approche. Je répondrais que si je ne suis pas devenu un sémioticien du théâtre, ou de la représentation, c'est peut-être par manque de talent, mais aussi par une sorte de méfiance à l'égard d'une façon de rabattre l'analyse du théâtre sur la simple analyse d'un texte, et surtout, je dirais même, à l'égard d'une sémiologie qui soit trop à base linguistique. Dans les années soixante est sorti un livre d'un ami qui s'appelle Jean-Louis Schefer, que je ne connaissais pas à l'époque, à savoir Scénographie d'un tableau, chez Seuil [1969]. Il essayait de déterminer une sémiologie qui ne fût pas inféodée à la linguistique parce qu'il avait affaire à une matière, la peinture, qu'il ne voulait pas passer au crible de cette paralinguistique qui était une certaine sémiologie ; il avait l'impression que c'était manquer l'objet, et trop entrer dans l'idée de lire la peinture, d'écrire la peinture. L'enjeu était donc de trouver une autre démarche sémiotique fondée sur l'idée d'économie signifiante, et d'essayer de partir de là, en évitant de tomber toujours dans une sorte de manipulation paralinguistique.
    Pour moi l'esprit sémiologique, tel qu'il ressortait des travaux de Barthes par exemple, c'est penser que le sens est dans la forme, que le sens n'est pas massif, que le sens est disséminé, et que la signifiance, pour reprendre le vocable de Lacan, est dans la forme et dans l'économie des formes. Là je me sens totalement partie prenante de cet esprit sémiologique, et je suis tout-à-fait dans cette lignée.
    Je pense qu'il y a une perspective sociologique, au sens noble, où il y a encore le sens de l'économie des formes, qui est plutôt ma perspective. Et donc, au fond, j'ai abordé récemment un aspect de cette poétique dans deux livres : ce que j'appellerais presque par provocation l'épique intime, cette espèce de tension entre Strindberg et Brecht. Mais si j'ai touché à cette dimension de la dramaturgie de la subjectivité, « de Strindberg à aujourd'hui  », « de Strindberg à Duras  », et il y a aussi mes propres pièces, mon étude est une étude des formes doublée de cette dimension d'interrogation sur le devenir historique. Donc ma perspective est celle qui va de la forme au sens. Ce qui m'intéresse personnellement, c'est la manière dont les trois modes - lyrique, dramatique et épique - ne cessent de se déborder l'un l'autre dans l'écriture dramatique aujourd'hui.






Page - 1     Page + 1


AS/SA Nº3, Article 3 : Page 4 / 6


© 1997, AS/SA

E-mail to the editors
Pour écrire à la rédaction

1.5.1997