Jean-Pierre Sarrazac : entretien avec AS/SA

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AS/SA. - L'étude du théâtre semble nécessairement apporter la réduction de la pièce mise en scène, un énoncé au sens sémiotique, à une simple énonciation, un texte dépourvu de la voix, de l'espace, du présent qui font de lui un spectacle théâtral. Comment la sémiotique doit-elle concevoir cette « voie royale qui va du texte à la scène  », comme le dit Anne Übersfeld, afin de cerner dans des signes écrits la poétique de cet art qu'est le théâtre? Serions-nous obligés, par ascèse, de renoncer à une tentative totale de résoudre les énigmes [pour reprendre le terme d'Antoine Vitez] de ce « sphinx  » du texte?

J.-P. S. - Pour aller vite, je ne suis pas convaincu que cela aille du texte à la scène. Je pense que ce que nous a appris la notion de théâtralité, la modernité du théâtre, c'est plutôt depuis la scène, qui est en quelque sorte dans le texte, ce que j'appelle le devenir scénique. Ce n'est pas penser le texte pour le théâtre, depuis telle ou telle mise en scène, telle ou telle scène précise, mais penser dans son désir de la scène, dans son ouverture à la scène, et là je crois qu'Anne Übersfeld serait tout-à-fait d'accord. Cela ne tient plus pour ce qui est de passer du texte à la scène, mais en même temps il y a ce paradoxe qui est la question de savoir où est la théâtralité. Celle-ci est dans les moyens de la représentation, dans ce déploiement polyphonique, et là je serais très barthésien. Mais en même temps Barthes a dit « mais elle est déjà inscrite dans un grand texte de théâtre  » : alors, un grand texte de théâtre est un texte où la théâtralité est en quelque sorte infuse, déjà présente, où elle ne demande qu'à se manifester à travers des possibilités scéniques fort diverses, parce qu'il est vrai que la quantité de possibilités scéniques est forcément très grande. Je crois que cette notion de devenir scénique est intéressante - il faut se garder de considérer le texte comme une simple composante de la représentation. Je crois à l'existence d'un texte à devenir.
    Je crois bien sûr qu'il y a des textes de théâtre qui sont d'une telle complexité - parce qu'ils sont déjà des « partitions  » pour une représentation - que cela en vient à poser un problème. Comme en musique, il y a des partitions très difficiles à lire. Mais il y a des pièces de théâtre qui, sans être du tout de mauvaises pièces de théâtre, sont des pièces obsolètes, vieillottes. Cependant un vrai plaisir à la lecture déjà. Je pense qu'une pièce de Vinaver est un plaisir à la lecture, je pense qu'une pièce de Koltès est un plaisir à la lecture, ou une pièce de Kroëtz. Et je cite des auteurs très importants... une pièce de Duras, c'est trop évident. Donc, il y a des pièces qui font plaisir à lire. Cela c'est l'existence du texte en tant que texte à lire.
    Il y a un deuxième relais, un second souffle du texte théâtral : c'est le point où il faut le prendre autrement. A vrai dire, il faut le prendre comme une des composantes de la représentation. Et cela est essentiel, même si souvent il est vrai que de cette composante découlent d'autres composantes. Alain Badiou a écrit récemment que le texte n'était à prendre que comme une des parties de ce qu'il appelle « l'idée-théâtre ». Je ne suis pas entièrement d'accord sur ce dernier point, parce que le texte a un statut très particulier. Il est plus envahissant que les autres composantes. Quand on pense à l'éclairage, on pense « avec » ou « contre » le texte, quoi qu'on en dise. Quand on pense au décor, on pense « avec » ou « contre » le texte. Aussi le texte est-il beaucoup plus envahissant que les autres éléments. Mais en même temps, il est moins présent que chacun de ces autres éléments puisqu'il n'est présent que sous une autre forme. Il y a une transformation qui fait que le texte est plus que lui-même et moins que les autres éléments, à l'échéance de la représentation.
    Cependant faire du théâtre ce n'est pas « résoudre une énigme ». On n'est pas Oedipe face au Sphinx. On n'a pas ce rôle-là face à la représentation théâtrale. On est plutôt là pour faire fructifier une énigme, on est plutôt là pour se casser la tête sans fin. Oedipe, s'il ne résout pas l'énigme, toute sa vie bascule - alors que pour nous, il faut que l'énigme résiste, c'est-à-dire qu'il puisse continuer d'y avoir un jeu consenti entre les spectateurs et les acteurs.






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1.5.1997