Jean-Pierre Sarrazac : entretien avec AS/SA

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AS/SA. - Ce que vous dites sur l'aspect politique et critique du théâtre fait penser à la comédie. Comment concevez-vous les ressemblances et les différences théoriques entre les différents genres théâtraux?


J.-P. S. - Je sais qu'il y a des débats, actuellement, dans ce sens, par exemple, pour remettre à l'ordre du jour la comédie. Or, j'en parlais avec des collègues auteurs dramatiques, il s'avère que, dans un pays comme la France (qui a toujours été en retard dans ce sens par rapport à l'Angleterre ou aux pays de l'Europe de l'Est par exemple) quand, sur la scène ou dans un texte de théâtre, on entend parler d'un premier ministre de façon dérisoire, ou de Jacques Chirac, etc., on a toujours l'impression de voir une obscénité. C'est-à-dire qu'il y a toute une dimension d'ancrage dans le réel, ce qui ne veut pas dire qu'il n'y a pas de détours, qu'il n'y a pas d'autonomie d'une forme théâtrale. Mais en France cela est très difficile. En France on comprend souvent le détour comme un recul. Et le recul finalement avec une sorte d'abstraction, ce qui n'est pas très commode pour écrire des comédies, des satires.
    Cela dit, pour moi, la notion du genre, je la considère avec un gros bémol, avec défiance. Je pense que le genre n'existe plus. Mais il ne faut pas confondre les genres et les formes. Je crois que la comédie et la tragédie sont mortes à la fin du dix-huitième siècle. Ce qui n'est pas mort, bien sûr, c'est le tragique, et le comique : il s'agit d'autre chose, d'ordre anthropologique, et d'ordre philosophique. Pour moi, je pense que le haut et le bas étaient ce qui faisait la différence. Celle-ci est faite par l'opposition entre le haut et le bas. Le haut par exemple, peut glorifier l'homme, même si c'est parfois pour le perdre. Et le bas, qu'est-ce que c'est? On peut considérer par exemple ce qu'on appelle parfois les névroses. On peut toujours faire rire du caractère d'un personnage, mais peut-on encore faire rire d'une névrose? Donc, on fait rire, mais on est dans l'ambivalence. Le haut, c'était autrefois les affaires d'État, l'honneur, etc. Mais les affaires d'État sont plutôt du domaine de l'Opéra-Bouffe, comme c'est le cas maintenant. Donc pour ce qui est du haut et du bas maintenant, de cette topologie de fonctionnement, on est aujourd'hui dans l'ambivalence.
    Pour cette raison il me semble que le théâtre d'aujourd'hui fait rire et pleurer à la fois. Ce que j'appelle la rhapsodisation. Ce qui fait que le drame est toujours débordé par lui-même, que l'instance dramatique est débordée par l'instance lyrique ou l'instance épique, qui sont elles-mêmes débordées par l'instance dramatique. Le comique se retrouve débordé par le tragique, et débordé dans un jeu d'acquiescement, un jeu de rhapsodie qui les fait coudre ensemble. Je dis toujours que la rhapsodisation des formes dramatiques ne veut pas dire l'absence de formes. C'est plutôt que la rhapsodisation de la forme dramatique peut ressembler à des formes post-modernes, mais en dernière analyse sa valeur en est tout le contraire, car le post-modernisme rend tout égal.
    Ainsi, pour moi, cette rhapsodisation ne va pas, ou va de moins en moins, jusqu'à une condamnation du dramatique, de la forme dramatique interhumaine. Cette relation interhumaine à présent n'est pas du tout négligeable. J'ai beaucoup insisté dans mes écrits, sur la dimension intrasubjective et non intersubjective du théâtre, sur la plongée dans la psyché du monde. Mais de plus en plus je m'aperçois que, sans renier rien tout cela, l'atome dramatique, la relation dramatique, est quelque chose qui m'intéresse. Parce qu'en dernière analyse c'est bien dans la relation dramatique que la question de l'Autre est posée avec le plus d'acuité. Et de cette question nous en avons diablement besoin.


Fin de l'entretien.

Jean-Pierre Sarrazac est directeur de l'Unité de formation et de recherche d'Études théâtrales à l'Université Paris III et auteur dramatique. Il a récemment participé entre autres à une intéressante série d'articles sur le théâtre dans Le Monde diplomatique.






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1.5.1997