Raphaël Brunner
Note introductive
Confrontés à l'effritement des langages artistiques et à
l'éclectisme des styles, les cadres interprétatifs censés
combattre la dispersion du sens renforcent leur action. Les approches systématiques
de la musique, et notamment la sémiotique musicale, n'échappent
pas à cette exigence première de sens, du moins lorsqu'elles
se penchent à partir de conceptions générales sur
la signification musicale, allant parfois jusqu'à oublier la spécificité
de l'objet auquel elles s'appliquent. La résistance que la musique
moderne, et plus spécifiquement celle composée au cours du
second après-guerre, peut opposer à de telles approches,
qu'elles soient d'obédience sémiotique, schenkérienne,
structuraliste, cognitive, etc. est révélatrice des limites
de l'interprétation musicologique, au même titre que les apories
des mises en perspective traditionnelles, généralement d'inspiration
herméneutique. Une partie de la production musicale, à la
sortie de la Seconde Guerre mondiale, s'attachait effectivement à
un profond renouvellement des techniques compositionnelles visant une dynamique
langagière basée sur une articulation oblique du discours
musical, mais, dans le même temps, les démarches individuelles
sous-jacentes faisaient voler en éclats les bases de l'édifice
sériel. Au questionnement soulevé par la thématique
d'un numéro consacré à la mise en évidence
de traits stylistiques, individuels ou particularisants de l'oeuvre musicale,
je proposerai l'ébauche d'une réponse à l'aide d'un
premier exemple, la quatrième pièce du cycle Pli selon
pli composé par Pierre Boulez. Je tendrai à y interpréter
les particularismes de l'artisanat compositionnel comme s'exerçant
non pas en vue de l'abolition de la signification musicale traditionnelle,
devenue prétendument particulière, mais au profit d'une dynamique
langagière convoquant, dans le cadre même de nos conventions,
une signification plus étendue que celle originellement dévolue
à la musique de tradition européenne. A titre de comparaison,
j'approcherai ensuite brièvement la quatrième pièce
des Sept Haï-kaï composés par Olivier Messiaen.
Ce n'est pas tant le fait que la musique soit traversée par ce qui
lui est extérieur qui retiendra mon attention, mais plutôt
la manière dont elle se distancie de ce qui passe et se passe en
elle. Ainsi la notion-clé de stylisation que je chercherai
à caractériser non pas à partir de visées à
proprement parler systématiques ou sémiotiques, mais à
partir des dynamiques musicales à l'oeuvre.
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