Raphaël Brunner: "Entre style musical et signification musicale... (2/16)"

250





Les apories des approches du musical

Confrontée aux apories de la réception esthétique de la musique composée au cours du second après-guerre, l'attention du musicologue se déplace fréquemment hors de la dynamique musicale pour porter sur l'élaboration de cadres méthodologiques censés garantir une approche pertinente de la signification musicale. Cette entreprise de réhabilitation va parfois jusqu'à oublier que la signification musicale - pour autant que l'on tienne à user de ce terme - est l'effet de l'écriture à l'oeuvre et non la manière dont cette dernière se soumettrait au questionnement interprétatif. Le soupçon que le structuralisme aura porté sur l'herméneutique aura certes contribué dans un premier temps à restituer au texte une place centrale dans la mise en perspective interprétative, mais il aura également conduit dans un deuxième temps à la multiplication des approches systématiques du fait musical qui trahissent, chacune à sa manière, les difficultés d'une approche esthétique. Comme le souligne Eero Tarasti dans le liminaire du présent numéro, la sémiotique musicale s'est essentiellement penchée jusqu'à aujourd'hui sur des contraintes telles que celles développées par Leonard B. Meyer ou celles entrant dans la définition saussurienne de la langue et transposées sur le plan musical, reléguant au second plan l'unicité d'une composition musicale, l'exercice de la parole - pour reprendre le second pôle de l'opposition théorisée par de Saussure. De la même manière que la première linguistique aura centré son attention sur les éléments intersubjectifs permettant une approche scientifique de la langue, révélant au passage des difficultés à opérer par exemple sur la littérature, sur les mythes, les rites, la première sémiotique musicale aura surestimé de tels éléments de stabilité, oubliant parfois qu'elle avait affaire à une manifestation de l'art et non à une logique appliquée, à une structure de signification qui, si structure de signification il y a, présente bel et bien les traits d'une structure absente.


Si les approches de la sémiotique musicale peuvent se révéler pertinentes dans l'interprétation de la musique du passé, notamment de celle du dix-neuvième siècle (cf. Tarasti, 1994 : xiii/1996, 7-8), elles achoppent en effet, lorsqu'elles se focalisent sur les éléments stables de la signification, à rendre compte de la spécificité de la dynamique musicale telle qu'elle a pu être théâtralisée par la musique moderne, et plus spécifiquement par une partie de la musique composée au cours du second après-guerre. C'est même une réaction à la soi-disant absence de double articulation, celle-là même que dénonçait Claude Lévi-Strauss dans sa célèbre critique de la musique contemporaine, électroacoustique ou sérielle. Cette stabilité langagière appelée de part et d'autre, produit d'une conception fortement subordonnée au modèle du code, n'en constitue cependant pas moins, esthétiquement, la part langagière morte, sans devenir ; elle n'est que le produit de ce que l'objet d'art concède à la communication, sa part culturelle figée historiquement. Le dépassement de la première linguistique (celle des énoncés, du sens grammatical) au profit de la pragmatique (celle de l'énonciation, de l'exercice de la parole) signale bien les apories des approches unilatérales et systématiques, qui plus est en présence d'une dynamique dont le propre aura été de porter sur une part langagière vive. Il aura même conduit au renversement qui consiste à placer l'étude de la langue dans le littéraire, celle du sonore dans le musical, au ressaisissement des approches herméneutiques, fussent-elles déconstructives, au cours des approches systématiques les plus « dures ».






Page - 1     Page + 1


AS/SA Nº 4, Article 7 : Page 2 / 16

© 1998, AS/SA

E-mail to the editors
Pour écrire à la rédaction

1998.01.31