Raphaël Brunner: "Entre style musical et signification musicale..." (6/16)

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Un premier exemple : l'Improvisation III sur Mallarmé (1959/1981-83) de Pierre Boulez

Le cycle Pli selon pli, notamment la quatrième pièce le composant, n'échapperont pas aux démarches interprétatives procédant dans l'immédiateté et cédant aux exigences premières de sens frappant le discours musicologique. Ce sera ainsi le rapport à la poétique mallarméenne qui sera privilégié dans les moments historiques accompagnant la création du cycle et lui succédant immédiatement. Cependant, une approche à partir du texte musical, et non directement à partir du texte littéraire mis en musique, signale une puissante stylisation, particulière du point de vue de la production, mais renvoyant à une signification dépassant le cadre de conventions musicales européennes fortement ébranlées, d'un genre musical européen devenu problématique - pour reprendre un élément de la réflexion adornienne appelé plus haut.

 

Les apories de la réception de l'oeuvre

L'histoire de la réception musicologique du cycle Pli selon pli nous signale les cadres interprétatifs que l'on a appliqués à l'oeuvre, avec des succès divers, il faut bien l'avouer. Les réceptions de cette oeuvre, la réception de toute oeuvre et qui plus est la réception musicale s'accompagnent en effet des périls de ne pas savoir ce que l'on reçoit, de ne pas être en mesure d'approcher la spécificité de l'oeuvre soumise à la lecture : le discours interprétatif a tôt fait de prendre la place de l'objet qu'il décrit, plutôt que de lui faire de la place. Aussi la proximité historique avec l'oeuvre met-elle plus en évidence, dans certaines approches, ce que l'on voudrait y trouver que ce que l'oeuvre, en tant que telle, pourrait nous révéler, de manière exemplaire : l'interprète finit par créer ce qu'il reçoit en s'efforçant de satisfaire aux exigences d'un cadre interprétatif, quitte à l'exercer au détriment d'une dynamique musicale spécifique demeurant heureusement réfractaire à l'institution de sa signification. L'oeuvre boulézienne n'a donc pas échappé à de telles visées, notamment à la lecture du rapport immédiat qu'elle entretiendrait avec l'univers poétique mallarméen. Ce lien à Mallarmé fait effectivement partie des lieux communs que le discours interprétatif n'a de cesse de relayer, que ce soit par goût de la métaphore ou par volonté de lier structuralement deux champs artistiques; mais ces deux options interprétatives, aussi séduisantes et porteuses de sens qu'elles puissent être, ne sont pas à l'abri des guets-apens encourus par toute approche périphérique ou frontale - herméneutique ou systématique - du fait musical. Ce n'est d'ailleurs pas le cycle Pli selon pli qui a été tenu pour emblématique d'un renouvellement des dimensions du texte musical, mais la Troisième Sonate pour piano, notamment en raison de l'introduction de l'ouverture et du concept de work in progress. Le cycle Pli selon pli s'est vu ainsi condamné à n'être que le commentaire, la métaphore de l'univers mallarméen, notamment par référence aux extraits poétiques retenus par le compositeur. Il l'est d'une certaine manière, certes ; mais en la subordonnant ainsi à un autre univers dont il n'a pas à demeurer univoquement redevable, cette approche éloignait une oeuvre de ce qu'elle symbolise par le travail même de l'écriture musicale aux prises avec la réalisation matérielle : la contiguïté entre pratique littéraire et pratique compositionnelle ne devrait guère être lisible dans les « textes » eux-mêmes, simplement différents, mais plutôt dans les activités scripturales qui les produisent.
 


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AS/SA Nº 4, Article 7 : Page 6 / 16
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1998.01.31
Revu le 19 mai 1998