Raphaël Brunner : "Entre style musical et signification musicale..." (9/16)

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La stylisation du gagaku

A la suite du survol de ces quelques éléments, j'aimerais maintenant aborder à proprement parler la stylisation du gagaku. Si le groupe formel « sectionnements » sert de base, dans la partie introductive correspondant à la mise en musique du blanc précédant le premier quatrain, aux quatre autres formes (section , cf. Exemple 1), il est également utilisé comme forme « unique » supportant les deuxième et troisième vers (section et , cf. Exemple 1). La stylisation du gagaku y apparaît peut-être de la manière la plus marquée aux chiffres 11 ou 26 (notamment par l'inflexion initiale des flûtes). Cependant, pour la commodité de la description qui suit, je commenterai le début du chiffre 28 de la partition, ce qui me permettra d'aborder un degré supplémentaire de stylisation lorsque je décrirai les variations mélodiques des flûtes à l'intérieur de la tenue des violoncelles, contrebasses et trombone et, très brièvement, la scansion des percussions à hauteurs fixes et non fixes donnant de larges ponctuations. Par simple commodité, je me réfère à la partition éditée de la deuxième version.  8


Exemple 2 : Improvisation III sur Mallarmé, réduction de la partition éditée, 2e version, chiffre 28 (Illustration musicale : Boulez, 1981 : plage 4, chiffre 26 : 8'24'', chiffre 28 : 9'32'')



Deux niveaux peuvent être aisément isolés. Le premier articule l'ensemble du discours musical ; le second, seulement les parties des flûtes. Comme pour le sectionnement de la partie introductive, les durées des notes tenues et les appoggiatures rythmiques des sectionnements sont obtenues par la « réduction statique d'une polyphonie qui demeure latente » (Boulez, 1963 : 159 /cf. mes descriptions : Brunner, 1996c : 7 sq.). Les durées de base (1, 2, 3, 4) sont ainsi multipliées par elles-mêmes, puis additionnées avec un intervalle d'entrée variable (de 1 à 2), les appoggiatures marquant soit le départ d'une voix, soit sa fin lorsqu'ils ne peuvent être donnés réellement. Le terme de « sectionnements » retenu par le compositeur pour qualifier l'imbrication de ces diverses couches rythmiques évoque ainsi tout à la fois la répartition en diverses sections et la coupure qui articule, scande l'écoulement du temps musical.



Exemple 3a : Improvisation III sur Mallarmé, sectionnement , réduction des couches rythmiques




Les hauteurs appliquées aux valeurs rythmiques et composant les blocs harmoniques (Exemple 3b) sont issues des transpositions sur eux-mêmes de blocs de trois à quatre notes issus de L'Orestie (Exemple 4).


Exemple 3b : Improvisation III sur Mallarmé, sectionnement , adjonction des hauteurs


Exemple 4 : Improvisation III sur Mallarmé, transpositions des hauteurs issues de L'Orestie




L'appoggiature précédant immédiatement le chiffre 28 provient ainsi du groupe de hauteurs Db alors que la tenue sur laquelle vont évoluer les flûtes provient du groupe Ab (voir les indications entre crochets, Exemple 2). L'instrumentation et le choix des registres varient la présentation des accords apparaissant aux cordes et au trombone, d'où l'utilisation de glissandos et d'une registration serrée des accords pour Db ainsi que de complémentaires chromatiques et d'une registration large pour Ab. Le choix des nuances participe également à ce travail « variationnel », mais de manière moins marquée qu'au début de la section 9 En outre, de tels éléments variationnels sont introduits de manière sous-jacente : « Signalons, note le compositeur, dans l'emploi de la dynamique et du timbre, ou du registre, que l'on peut considérer un objet apparaissant, et réapparaissant, comme non évoluant, c'est-à-dire lui donner une forme absolument fixe; mais on supposera également que, souterrainement, cet objet évolue: des courbes sous-jacentes s'installeront; leurs croisements éviteront de reconnaître toujours l'objet sous un éclairage constant. » (Boulez, 1963 : 159)

En ce qui concerne la partie des flûtes, les appoggiatures, notamment l'appoggiature finale, ne sont pas constitutives de la macrostructure qui articule l'ensemble de la forme et du temps musicaux. Les flûtes répètent certaines configurations verticales, que ce soient les appoggiatures (par exemple les première et deuxième) ou les valeurs rationnelles (par exemple les troisième et cinquième) ou encore les unes par rapport aux autres (le premier accord tenu et la troisième appoggiature). Pour rendre compte de la technique utilisée, il s'agit donc de dégager les couches originelles réduites ici à une seule couche, exactement comme dans une pièce polyphonique pour instrument monodique ou instrument à polyphonie limitée. L'entrée se fait ainsi à deux « voix », auxquelles vient se joindre une troisième sur le sib donné à l'unisson (une mesure après le chiffre 28). Les valeurs centrales sont le résultat de la division des éléments premiers 3-2-1-4 (l'unité étant la noire, dans la première version, la ronde dans la deuxième), alors que les valeurs dérivées proviennent d'une extension par ajout simple ou double du point.



Exemple 5a : durées composant les couches rythmiques




Les hauteurs proviennent également de L'Orestie, plus précisément des groupes Aa, Ac, Ad (Exemple 5b), comme je l'ai noté sur ma réduction (Exemple 5c).


Exemple 5b : hauteurs en provenance de L'Orestie et appliquées aux flûtes




Exemple 5c : Improvisation III sur Mallarmé, 2e version, parties des flûtes, réduction des couches rythmiques et résultante avec adjonction des hauteurs




La relation entre les deux niveaux apparaît par le fait que le groupement des hauteurs Ab n'est pas utilisé pour le passage des flûtes, car il est utilisé simultanément par les cordes et le trombone. Quant aux éléments présentés par les percussions, ils proviennent vraisemblablement de la même technique (deux couches réduites à une seule).



8 La mise au net de la première version n'a jamais été éditée. [POUR RETOURNER AU TEXTE]

9 Le début de la section sert justement d'exemple au traitement des dynamiques de complexe à ensemble (Boulez, 1987 : 69). [POUR RETOURNER AU TEXTE]



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1998.01.31
Revu le 19 mai 1998