Claudine Elnécavé : « Cyrano de Bergerac, ou la tragédie du nez »


460






Le « Héros au long nez », comme l'appelle Francis Huster (1997: 68), évolue dans une atmosphère baignée de couleur rose, couleur qui est un appel aux sens, aux premiers émois. La scène du balcon se conjugue avec le verbe aimer sous la couleur rose, dans une atmosphère où tout est Amour.

« Laissez un peu que l'on profite... De cette occasion qui s'offre... de pouvoir se parler  sans se voir (...) Mais ce soir il me semble que je vais vous parlez pour la première fois... Cette nuit ces parfums (...) J'ai senti (...) le tremblement adoré de ta main descendre tout le long des branches du jasmin!  Je crains tant que parmi notre alchimie exquise le vrai sentiment ne se volatilise » (Rostand, III,vii).

Cyrano craint que cette heure exquise où pour la première fois il avoue son amour ne se volatilise sur un nuage rose parfumé de jasmin du jardin de Roxane ; car il avoue son amour, masqué dans l'ombre de Christian.

La fonction du nez est de sentir des parfums et qui dit parfum dit érotisme/sensualité. Sentir c'est aussi percevoir, donc voir. « Le fou voit avec son nez, dit-on, plus qu'avec ses yeux ». (Suskind 1986: 23) Par fou j'entends, fou d'amour . Cette alchimie de parfum et de couleur rose suscitent des émotions et des désirs sensuels. Roxane est folle du concept de l'amour, Cyrano lui est fou d'amour. « Roxane n'est séduite que si l'on parle d'amour. Puis ne l'est plus que si c'est l'amour qui parle, pour être finalement séduite par Cyrano qui se doit donc d'être lui-même amour» (Huster: 19).

Cyrano /Éros ? Avec cette appendice énorme en plongé vers sa bouche? Il sait que toute sa vie, il sera accompagné par sa seule amie... sa laideur-nez (né). Il gêne et il le sait. Il est différent des autres et se sent différent. D'un côté, il est tributaire de son nez, il ne voit que lui et d'un autre côté il est AUTRE, en jouant à l'oublier tout en le rappelant sans cesse par peur du ridicule, refus de compassion, faiblesse qui se révèle dans la tirade des nez . Pino Micol, metteur en scène italien qui a mis en scène le Cyrano de Rostand en Italie et en France en 1997, dit de Cyrano qu'en se moquant de son nez « avec des gens qui lui sont antipathiques, le nez devient un bouclier qu'il leur oppose » (Micol 1997).

Moi, monsieur, si j'avais un tel nez il faudrait sur-le champ que je me l'amputasse.. Mais il doit tremper dans votre tasse! Pour boire, faites-vous fabriquer un hanap.... C'est un roc!... c'est un pic!... c'est un cap!... C'est une péninsule! De quoi sert cette oblongue capsule? D'écritoire, Monsieur, ou de boîte à ciseaux? Aimez-vous à ce point les oiseaux que paternellement vous vous préoccupâtes de tendre ce perchoir à leurs petites pattes? Faites-lui un petit parasol de peur que sa couleur au soleil ne se fane. C'est la Mer Rouge quand il saigne! Pour un parfumeur, quelle enseigne! Est-ce une conque? Ce monument, quand le visite-t-on? Souffrez, monsieur, qu'on vous salue, c'est là ce qui s'appelle avoir pignon sur rue! (Rostand: I,i.)







Page - 1     Page + 1



AS/SA Nº 8, Article 6 : Page 5 / 7


© 1999, Applied Semiotics / Sémiotique appliquée

E-mail to the editors
Pour écrire à la rédaction

1999.12.04