David Mendelson : « Picasso et l'espace scriptural et pictural moderne »


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C'est donc en méditant sur ce nouveau tournant des relations entre les deux cultures qu'il s'est de nouveau attaché à l'oeuvre de Mallarmé et a récapitulé, en quelque sorte, la leçon qu'il en avait tirée dès le début de sa carrière. Rappelons, à ce propos, que Daniel Kahnweiler a estimé que jamais le cubisme n'aurait pu naître sans Mallarmé et que les biographes de Picasso, de Gertrude Stein à Pierre Daix, et les poètes qui ont admiré son oeuvre, Max Jacob, Reverdy, Michel Leiris, etc., etc., ont tous souligné la profondeur de cette relation qui peut servir de modèle à celle qui a articulé, à cette époque, les deux dimensions de la littérature et de la peinture et, plus largement, du « lisible » et du « visible ». Faut-il préciser, pour écarter la critique des épigones de Clément Greenberg et des amateurs de « pure » peinture, que celle-ci ne s'est pas formulée aux plans de la narrativité et de l'illustration, mais selon une conception mallarméenne de la « pratique », à la fois, théorique et matérielle de ces deux arts. Mallarmé, en effet, a montré à Picasso la possibilité de désarticuler la syntaxe et le discours en les disposant sur le plan d'une page qu'il a assimilée à une toile et qu'il a elle- même « dépliée » dans l'espace de son « Livre à venir » et qu'il a présenté, en fait, sous la forme d'un « Livre » multi-plans. En d'autres termes, il s'est décisivement éloigné du type de représentativité qui avait été imposée, notamment, par le réalisme, en développant une conception du langage, à la fois, parnassienne et symboliste, plastique et musicale méditerranéenne et nordique (anglo-saxonne et allemande). Ce modèle s'est imposé dans les domaines de la peinture, où la vision multi-plans a été esquissée par David et par Ingres et développée par les impressionnistes et notamment par Manet, c'est-à-dire par trois des modèles de Picasso; et, au plan épistémologique, en raison de la diffusion de la géométrie non- euclidienne de Lobatchevsky. La superposition des plans de lecture a correspondu, en effet, à celle des fonds blancs, que David et Ingres ont été les premiers à utiliser, et des transparences, généralisées par les impressionnistes, en même temps qu'à la démultiplication des plans non-euclidiens et de ses implications dans des domaines aussi divers, mais que Mallarmé a mis en parallèle, que l'aménagement de l'espace, la forme du dictionnaire (cf. Mendelson 1987), le théâtre symboliste et la musique. C'est donc en fonction de ce nouveau modèle de représentation de l'espace qu'il convient d'envisager la relation historique des deux oeuvres et les implications que Picasso en a tirées vers la fin de sa vie.








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© 1999, Applied Semiotics / Sémiotique appliquée

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2000.01.12