David Mendelson : « Picasso et l'espace scriptural et pictural moderne »


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C'est à cette époque, en effet, qu'il s'est engagé dans des voies de création qui évoquent irrésistiblement celle de Mallarmé. En ce qui concerne, par exemple, le choix des supports, celui-ci a échappé à la répartition traditionnelle des moyens artistiques en rapprochant les moyens expressifs des divers arts et en appliquant sa « pratique » créatrice aux matériaux les plus divers: il a inscrit des vers sur des « éventails », des « galets », des « cruches » et des « albums » (cf. « Vers de circonstance », Mallarmé, 1987 (ibid): 107 sq.). Picasso, de son côté, s'est adonné, non seulement à la peinture et au dessin, mais à la sculpture, à la céramique et à l'art de l'affiche. Le choix des thèmes choisis par les deux créateurs permet de même de souligner que c'est au principe même de leur création et donc à leur personnalité et à leur pratique de poète et de peintre, ainsi qu'à leurs modèles littéraires et picturaux, mythiques ou concrets, que tous deux se sont attachés. Mallarmé, en effet, a privilégié le modèle du Faune, à travers lequel il a perçu le poète en proie à ses désirs et se ruant sur les représentations de la féminité et sur de son oeuvre, notamment dans l'Après-midi d'un Faune. Ce poème a été mis en musique par Debussy; Diaghilew en a tiré un ballet pour la Nijinska; et Picasso en a peint le décor et les costumes1. Picasso, de son côté, a représenté ce Faune dans un grand nombre de dessins et de tableaux représentant, notamment, « L'artiste et son modèle"; dans de multiples assiettes et poteries et, notamment, celles qui lui ont été inspirées par le jeu de mots « pot » et « Poë"; et enfin dans de non moins nombreuses affiches et illustrations, par exemple le portrait de Mallarmé en Faune qu'il a dessiné pour le numéro spécial de la revue Europe.

Toutes ces créations semblent se concrétiser à travers la mise en relation d'Ulysse et les sirènes et de son « modèle », « A la nue accablante tu »:


A la nue accablante tu
Basse de basalte et de laves
A même les échos esclaves
Par une trompe sans vertu

Quel sépulcral naufrage tu
Le sais écume mais y baves
Suprême entre les épaves
Abolit le mât dévêtu

Ou cela que faute
D'une perdition haute
Tout l'abîme vain éployé

Dans le si blanc cheveu qui traîne
Avarement aura noyé
Le flanc enfant d'une sirène (ibid: 76)

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1. L'Après-midi d'un Faune, 1922. Picasso a également dessiné à Mougins, en 1962, avec des crayons de couleur, un projet de rideau de scène pour cette même oeuvre qui a été refusé par l'Opéra de Paris, mais a été exécuté avec une représentation de ballet à Toulouse, en 1965.[RETOUR]








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© 1999, Applied Semiotics / Sémiotique appliquée

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2000.01.12