David Mendelson  : « Picasso et l'espace scriptural et pictural moderne »


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Au-dessous de ce cercle central, une ligne horizontale marque la démarcation de l'air et de l'eau et d'autres formes se dessinent en-dessous d'elle en s'apparentant à des voiles de navires engloutis. Elle est croisée par une ligne verticale qui atteint le cercle et s'apparente à un « mât » qui constituerait un autre axe de manipulation du tableau. Il se précise ainsi que celui-ci est effectivement réversible, ce qui implique que les catégories du haut et du bas peuvent y être inversées, comme c'est effectivement le cas dans le poème où s'opposent, notamment, les termes suivants : « nue » [le ciel] vs. « basse »; « naufrage » vs. « Suprême »; « perdition » vs. « haute », etc... C'est alors que se discernent, en bas, à droite, dans les voiles englouties, deux visages fantomatiques qui se dédoublent à partir de la figure du Faune dessinée dans le haut à gauche; et, toujours en bas, mais à droite, un paysage de montagne qui se dresse derrière la voile du navire tendue sur le mât et qui évoque, mais en blanc, la « basse de basalte et de lave » du poème. Ces voiles blanches, enfin, si on les retourne, se muent en montagnes blanches qui se dressent sous la « nue » couleur de « basalte et de lave », c'est-à-dire noire. C'est ainsi que le tableau se transforme en un kaléidoscope caractéristique d'une certaine vision poétique et picturale moderne.

Le même effet d'inversion se reproduit de gauche à droite avec la transformation du poisson en un oiseau qui brandit, sur sa gauche, une aile dont le dessin se reproduit exactement dans celui des deux touffes de cheveux qui pointent sur la tête du Faune. Le motif de l'aile et, plus précisément, de l'aile de l'oiseau évoque un autre principe de configuration de cet espace : le « pliage » si caractéristique de l'espace moderne (Gilles Deleuze) et du « pli » mallarméen, comme l'a montré la transposition musicale que Pierre Boulez en a effectué dans Pli selon pli. C'est ainsi que Mallarmé a écrit des vers sur des éventails (1987 107-110)  : les mots se replient et se déploient en mettant en évidence la relation du « visible » et de l'« invisible » (Maurice Merleau-Ponty). Picasso a repris ce principe dans un dessin intitulé Un coup de thé qui lui a été inspiré, évidemment, par le Coup de dés mallarméen, ainsi que dans le Portrait de Mallarmé évoqué ci-dessus où le dessin du poème prend la forme d'un éventail qui pénètre dans l'oreille du poète. Il a inscrit ces éventails, en outre, dans un certain nombre de tableaux qui se conforment ainsi à leur configuration.

Cet oiseau a pour contre-partie, à gauche, le poisson qui se prolonge, au-delà du cercle, dans le corps du poisson, en haut à droite. Celui-ci se prolonge à son tour, de droite à gauche, dans l'avant et la tête du poisson qui forme, quand on le retourne, le masque noir et féminin mentionné ci-dessus, qui se retourne lui-même pour former la tête d'Ulysse et du Faune. Les deux animaux s'articulent donc comme les deux éléments dans lesquels ils se meuvent, l'air et le ciel. Le corps de ce même poisson est tranché, en outre, par celui d'un autre poisson, plus grand, qui se projette à partir de sa queue vers l'avant du tableau et y aboutit à une bouche de poisson qui n'est autre que le cercle en forme de tête de Faune. Ce transformisme n'est pas sans évoquer le principe des tableaux d'Escher, ce qui montrerait que Picasso a pu entrevoir, dans de telles créations, l'univers de Marcel Duchamp et le post-modernisme qui a alors commencé à se développer dans la patrie de Poë.

Reste enfin à mentionner un dernier élément du tableau qui confirme et entérine sa relation avec le poème. Celui-ci se termine par l'évocation d'un « blanc cheveu qui traîne » qui peut être assimilé à la « bave (...) » de l'« écume », ou encore au filet d'encre de l'écriture que Mallarmé a si souvent ramené à un trait blanc; ou enfin, dans une interprétation analytique, au filet de sperme qui vient inséminer la « sirène » ou le poème. Picasso a laisser courir, de même, à travers son tableau, des filets de couleur blanche qui se présentent sous la forme de têtes suivies d'une queue et qui ressemblent ainsi à des spermatozoïdes. Effet d'humour d'ordre, cette fois, onirique et surréaliste : Picasso a-t-il su qu'un peintre surréaliste parsemait ainsi certaines de ses oeuvres avec des filets de son sperme? Ce rets blanc vient ainsi réunir, tel un filet de pêche, les divers éléments du poème, sans pourtant voiler la complexité des opérations qui s'y sont déroulées et qui ont rendu compte des diverses conditions de l'élaboration de l'espace poétique et pictural moderne : le dédoublement et la démultiplication de l'espace en multi-plans; le pliage et le déploiement de chacun de ses plans; le dédoublement, la démultiplication et la transposition des éléments de chacun et des sous-ensembles de ces plans; et enfin le jeu quasiment infini, disons transfini, des transformations de ces éléments. Autant de préalables à un nouveau type d'écriture et de peinture.










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AS/SA Nº 8, Article 8  : Page 6 / 7


© 1999, Applied Semiotics / Sémiotique appliquée

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2000.01.12