Gérard Deledalle : « La Sémiotique de la métastabilité »



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Son intérêt réside dans le fait qu'on peut la prendre pour une tête de lapin ou une tête de canard. Mais il se peut que celui qui la regarde n'y voie rien d'autre qu'un lapin. Il faut donc faire une distinction entre la vue constante d'un aspect et sa naissance. En effet, en disant « c'est un lapin » et non pas « maintenant, c'est un lapin », on communique la perception. Le cas de « maintenant, c'est un lapin » est expliqué de deux manières. D'un côté, selon le principe de la présupposition oppositionnelle, le lapin signifie /-canard/ et vice versa, le canard est /-lapin/. De l'autre côté, on maintient que la gestalt est une structure primitive donnée. Le fait qu'on puisse reconnaître tantôt un objet (lapin), tantôt l'autre (canard), ou l'un plutôt que l'autre (lapin plutôt que canard), sert d'argument aux Gestaltistes pour soutenir l'objectivité de la forme.

Wittgenstein se situe dans le camp des premiers. L'argumentation qu'il développe dans ses Lectures on Philosophical Psychology repose sur l'idée que le signe opposé reste à disposition. On pourrait dire que ce philosophe voit l'objet, c'est-à-dire la différence catégorielle entre deux objets de vue, tandis que les Gestaltistes voient les relations entre les deux.

Concernant le point de vue relationnel, comment soutenir à la fois que la « Gestalt » est dans les choses et dans l'esprit? C'est cependant ce que fait Koehler (1929) pour qui l'« organisation » d'un objet appartient à l'objet tout autant que ses couleurs et ses contours [shape]. Il faut distinguer shape et form ou Gestalt.

Si vous mettez l'« organisation » d'une impression visuelle sur le même plan que ses couleurs et ses contours, vous partez de l'idée que l'impression visuelle est un objet interne. Ce qui fait de l'objet quelque chose de chimérique, une construction bizarrement changeante.

Koehler nous dit : « Vous voyez deux réalités visuelles ». Contrairement à la méthode ci-dessus, où on déduit le caractère binaire du canard-lapin des réponses concernant la vision, Koehler trouve qu'il ne servirait à rien de poser la question aux gens. Il dit : « Si vous n'êtes pas aveuglé par une théorie, vous admettrez qu'il y a deux réalités visuelles ». Mais, bien entendu, il ne peut pas vouloir dire simplement que ceux qui ne soutiennent pas une certaine théorie diront « Il y a deux réalités visuelles », Il doit vouloir dire, que vous soyez ou non aveuglé par la théorie, ou que vous disiez une chose ou l'autre, que vous devez, pour être exact, dire qu'« il y a deux réalités visuelles ».

Dans le cas des représentations ambiguës comme le lapin-canard, il y a effectivement problème. Mais s'il est impossible de trouver une réponse qui ne contredise pas la théorie, peut-être est-ce en définitive la théorie proposée qu'il faut revoir ?

Pour terminer, citons Claude Gandelman (1995), afin de montrer qu'il a essayé de faire exactement cela.

Cette forme de renversement brutal est-elle dialectique ou au contraire, anti-dialectique ? On serait tenté d'opter pour cette deuxième possibilité. La dialectique est un processus lent: il faut de l'Histoire pour qu'une idée ou une classe sociale en « renverse une autre », et puis il n'y a plus de retour en arrière après « renversement » ou « révolution », tandis que métastabilité implique un retour permanent. (Cela) exclut l'idée de synthèse... Pour moi, c'est le mot « phénomène ». qui est intimement lié à l'idée de la vision et du visuel, et donc du renversement de la perception.







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© 1999, Applied Semiotics / Sémiotique appliquée

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1999.12.04