Jacqueline Michel : « Jude Stéfan, ou l'érotisme du poème »


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Une image descriptive du poème prend forme à partir de la référence aux « cris d'amphithéâtre ». Elle rend sensible le jeu d'une relation fort signifiante entre poème et arène : jeu d'une similitude exploitable dans les deux sens — on remarquera au passage, en misant sur l'homophonie, la valeur suggestive de la rime légèrement faussée entre poème et arène : aime et haine. Dans le sillage de cette similitude, le poème comme arène, ces « cris d'amphithéâtre » liés à « la mort maintenant » seraient identifiables à une orchestration des « ondes s'irradiant autour du point de frôlement de l'homme et de la bête, comme des zones de jouissance et de douleur »3 :

L'homme, un poète omnidément ; la bête :
La fille qui vous émeut
elle (qui) vous colle au sol Poésie
étreinte enfin les mains jointes     (Stéfan, 1997, 18)

Par ces vers où s'entend une érotisation de l'écriture, le poème se trouve désigné en tant que lieu reflétant une joute à laquelle se livre l'artisan des vers, lorsqu'il cherche tout à la fois à se sauver et à se détruire dans l'expérimentation du corps de l'écriture, comme dans la jouissance et la possession d'un corps de femme. « Elle » est comme la Poésie : l'une et l'autre ayant ici en partage l'illusion et l'obsession des sens/du sens face à l'Insupportable qui, inexorablement, est donné à vivre et à mourir. Aussi le poème n'a-t-il pas d'autre alternative que « d'arracher à la langue la vérité des corps » (Stéfan, 1992: 248), de refléter un spectacle où le langage s'aproche du cri, de la matière brute de l'événement ; où une jouissance érotique de l'écriture va s'employer à harceler, aimer, haïr, exécuter (dans les deux acceptions du terme), en un mot toréer la Poésie, afin de lui faire « crier que nous sommes rivés à la mort » tout en maquillant ce cri en jouissances sensuelles. Ceci invite à s'arrêter sur un des poèmes de Povrésies :

Trapue Sauvage Noire
au redoublement de leurs éventails
scandant les véroniques
le cheval aveuglé répand ses entrailles
avant que par cinq fois l'épée n'effondre
la Victime
honteusement traînée sur le sable : ce soir
elles ouvriront leurs cuisses
à la corne effilée
elles crieront imitant l'orchestre
et demain prieront en mantille ou
danseront farouchement le jota
sueur et sang, poils et raucités
sont leur dot    (Stéfan, 1992: 36)



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1. « [M]oi poète / inventeur du dé-lyre », Jude Stéfan, Prosopopées, Paris, Gallimard, 1995, p. 82. [RETOUR]

2. Ibid., p. 63. [RETOUR]

3. Prosopopées, p. 95 [RETOUR]








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© 1999, Applied Semiotics / Sémiotique appliquée

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1999.12.04