Jacqueline Michel : « Jude Stéfan, ou l'érotisme du poème »


438






Façonné en raccourci d'un spectacle incisif, empreint d'une âpre ironie, ce poème s'organise en tracés qui sont autant d'instantanés, saisissant plusieurs moments forts des jeux de l'arène, où se mêlent dégoût et passion. Le premier tracé entérine la présence de la Bête :

Trapue Sauvage Noire

Ces trois adjectifs cautionnent une « barbare beauté »... (Stéfan, 1991: 13) Poésie brute, Poésie noire (titre d'une partie d'Elégiades) à séduire, à provoquer dans les retranchements de sa résistance, à épuiser dans une danse avec la mort dont la femme stimule les mouvements : au redoublement de leurs éventails scandant les véroniques (passes principales exécutées par le torero).

Si les éventails rythment les passes, ils les sonorisent également. En effet, les trois phonèmes du vocable éventail se répercutent dans l'espace de la première moitié du poème. Il faut noter que dans l'écrit de Jude Stéfan, on a bien souvent l'impression que les tracés de vers ne tiennent leur existence que de l'intrusion recherchée d'une modulation. Rappelons à cet effet que le poète avoue avoir écouté et goûté un poème de Beckett, uniquement pour le « discret, attristé coup de trompette » (Stéfan, 1996: 230) que des échos sonores y répercutaient . Dans l'arène du poème, de ce corps à corps dont la femme est la mus(e)icienne, il ne restera qu'une ligne désécrite, entachée, de « (la Victime) honteusement traînée sur le sable : ».

Par la dynamique des deux points s'annonce un texte à faire sortir du sillage même de cette traînée. Ainsi s'amorce la seconde moitié du poème, comme un prolongement et plus encore comme un complément nécessaire à cette corrida de la Poésie. Une nouvelle musique se fait entendre : aux modulations d'éventails a succédé la répétition du vocable « elle » ; et la répercussion de l'expression « (s') effondre la Victime », qui se répand en échos sonores (i et on) d'un vers à l'autre :


elles ouvriront leurs cuisses
à la corne effilée
elles crieront [... ]
prieront en mantille ou
danseront farouchement la jota

Ainsi s'orchestre une sorte de pacte entre la danse avec la mort et la danse avec la vie qu'elle, la femme, exécute avec excès. Dans cette seconde séquence du poème entièrement jouée ou mieux, engendrée par elle, on a le sentiment que le corps à corps avec une « barbare beauté » s'est prolongé en une sorte de démonstration ostentatoire du « vivant » qui ne serait, en fait, qu'une mise en scène travestissant le présage de la tombe.

Et que reste-t-il de cette corrida au sein du poème, où de voluptueux gestes saccageurs d'écriture, ayant quelque chose à voir avec des opérations sacrificielles, auraient voulu réduire la poésie à sa vérité nue en jouant sa mise à mort? Qu'en reste-t-il, sinon quelques mots qui viennent s'inscrire dans la traînée laissée par la victime ; des mots stigmatisant l'identification de elle à la « bête », au « corps brut » d'une poésie?

sueurs et sang, poils et raucité
leur dot    (Stéfan, 1997: 23)








Page - 1     Page + 1



AS/SA Nº 8, Article 3 : Page 3 / 5


© 1999, Applied Semiotics / Sémiotique appliquée

E-mail to the editors
Pour écrire à la rédaction

1999.12.04