Jacqueline Michel : « Jude Stéfan, ou l'érotisme du poème »


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Débris de signes, de voix, insolents, ces mots parafent en quelque sorte ce qui a été une course à mort avec une poésie trapue, sauvage, noire. Ils entérinent une poésie qui ne crée qu'en se perdant. Course à mort certes, mais aussi à « contre-mort » (femme, « ton haleine à contre-mort ») (Stéfan, 1997: 47) par la jouissance engendrée. Et ce double mouvement mené par l'écriture se présente porteur non pas d'une contradiction, mais d'une complémentarité jouant entre l'outrance du désir sexuel et l'outrance de la mort. C'est en cela qu'existerait un fait poétique spécifique, dans ce quelque chose de violent et de destructeur dont une écriture se fait complice, lorsqu'elle reflète en expressions de jouissance le « misérable sans retour, l'irréductiblement vicié » ; lorsque, à certains moments, cette écriture laisse soupçonner une attirance vers des limites prêtes à être franchies, qui relèvent d'une insupportable hantise de l'anéantissement avec laquelle on voudrait en finir.

Dans l'arène du poème où prévaut une atmosphère érotique, le travail du poète pourrait être comparé à celui du torero exécutant ses passes. En effet, les vers alignent des images qui peuvent être considérées comme autant de passes de langage tourmentant, assiégeant, blessant amoureusement la poésie. Ce travail d'écriture répondrait, d'une certaine manière, aux figures d'écarts et de traquenards composant la danse de séduction à laquelle se livre le torero effectuant ses passes. Vertiges de mots où joue parfois un certain baroquisme, proliférations d'images, enchaînements, entrecroisements de fragments de sens et de voix, évolutions de phrases brisées, reprises, déviées... le tout soigneusement calculé et agencé, les tracés d'écrit du poète sont porteurs de leur propre torture et de leur propre dérision :

tes phrases ont des allures de reine
en os sans chairs
rejetés au reflux
encore, encore
(un coup, un poème)
la plage (la page) un piège à rats sous les étoiles.   (Stéfan, 1991: 43)

C'est ainsi que, dans l'arène du poème, règne un gauchissement du pouvoir de signifier, sans cesse relancé par les roueries d'un écrit qui appelle et détourne, attire, désarçonne et blesse les significations qu'il suscite d'une poésie harcelée. Par le réseau serré de ses passes de langage, le poète désoriente et piège la poésie, la conduisant à sa perte. Les artifices de mots sont mis au service d'une corruption ludique et licencieuse du fait poétique.

Le poète « constructeur de miroirs » mêle ainsi à l'alliage dont il compose le tain de son miroir (de son poème), le « venin » distillé par une relation obsessionnelle à la Ruine. Ce « venin » désublime la parole poétique, la transmue en une parole de chair, de désir et de mort. Poète et Poésie « engrenés comme un jeu de bielle »1, traduisant la danse à mort qu'exécutent les passes dans l'arène, se trouvent inéluctablement entraînés dans une joute « tauromachique ». A la limite, cette danse aurait quelque chose à voir avec le « tombement » dont parle Georges Bataille dans ses écrits poétiques, par lequel êtres et choses accèdent à leur néant, comme le fait remarquer Jean-Luc Steinmetz (1990: 146) dans La Poésie et ses raisons .

Avec un poète tel que Jude Stéfan se révèle une manière d'être à la poésie engendrant un écrit qui hante et érotise les marges de l'inadmissibilité de la poésie. Dans ces marges se situera le poème que l'artisan des vers aménage, en quelque sorte, de tracés érotiques, créant ainsi des spectacles de langage qu'on pourrait qualifier, comme nous venons de le voir, de « tauromachiques ». Ils traduisent ce qui est pour le poète « une vérité peu bonne à entendre », à savoir que la poésie (celle érotisée et sacrifiée à l'inconnu du sens) est essentiellement « risque, mort, suffocation » (Xénies: 23) — c'est pourquoi, nous dit Jude Stéfan, « Arthur Rimbaud est si gênant »...



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1. Pour reprendre l'image de Michel Leiris, Miroir de la tauromachie, op. cit. p. 14. [RETURN]








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© 1999, Applied Semiotics / Sémiotique appliquée

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1999.12.04