Susanne Feigenbaum : « Présentation du numéro »


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« Mais comment croire à la réalité de ce que l'on écrit si dans le même temps l'on veut mettre en avant la réalité de l'"écriture" dans laquelle on écrit? »

Quand il s'agit de creuser l'existence de l'artiste, Gandelman ne s'arrête pas devant la mystique. Ceux qui ont connu le défunt savent que durant sa vie, il fut attiré par les contemplations concernant l'interdit de l'image et du dire. On trouve de nombreuses allusions à la préoccupation de la parole dans la mystique judéo-chrétienne et dans l'Islam (voir Gandelman 1979c, 1993a, 1994a, 1994b, 1991e et 1997b). Par exemple, pour un juif religieux, le nom de Dieu présente un vocable innommable. Or, Dieu est appelé « le nom » et Gandelman (1995b) explique qu'on obtient ainsi une nomination sans nom. Dans le cadre mystique, il pense aussi à la métastabilité temporelle, d'abord par la possibilité d'inverser le temps du récit en hébreu biblique et ensuite par les mots mystiques ambivalents dans le Coran, faisant du passé un futur et vice-versa. Il n'oublie non plus les mystiques chrétiens avec leurs contradictions, oxymores et la réversibilité entre le silence et le verbe.

En dernier lieu, passons au visuel. L'interrogation de Claude Gandelman sur l'interface entre les deux domaines engendre non seulement de nombreux articles (le premier portant sur les esquisses de Kafka en 1974), mais également deux livres : Le regard dans le texte (1986) et Reading Pictures, Viewing Texts (1991). Les décrire dépasserait le cadre de ces propos. Nous voudrions cependant reprendre le concept d'ecphrasis, comme il a été exposé dans beaucoup de ses publications, en particulier dans « Du visuel au textuel/du textuel au visuel : formes de l'ecphrasis « (1992b) et dans « Poetry As Ecphrasis: Rilke, Celan, Exner » (1994d). Dans son acception moderne — celle qui est utilisée par Gandelman — l'ecphrasis désigne la mise en contact de deux modes d'expression, l'écrit et le visuel, soit parce qu'un texte est inséré dans une peinture, soit parce que la création verbale est entièrement réservée à l'évocation d'une peinture, d'une sculpture ou d'une autre oeuvre plastique. On pense aux tableaux baroques illustrant des textes poétiques ou à la description d'objets d'art chez les Romantiques anglais. En se servant de l'ecphrasis, dit Gandelman, « l'artiste déclare son refus essentiel de toute fonction référentielle. En même temps, il modélise le système de représentation, plutôt que de décrire le monde réel ». De ce point de vue, l'état métastable est créé par l'oscillation entre deux formes artistiques, entre deux systèmes sémiotiques.

Les textes que nous publions dans ce numéro ont un rapport avec la personnalité intellectuelle et le travail de recherche de Claude Gandelman. Comme philosophe, Gérard Deledalle ressuscite la théorie et la démarche épistémologique de Gandelman dans ses travaux sémiotiques. Il analyse scrupuleusement et dans l'optique peircienne une des icônes utilisées pour concrétiser le concept de la métastabilité, à savoir le canard-lapin.







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AS/SA Nº 8, Introduction : Page 3 / 4


© 1999, Applied Semiotics / Sémiotique appliquée

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1999.12.04