Denis Bachand: « Hybridation et métissage sémiotique »

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De l'écrit au multimédia

L'adaptation multimédiatique partage beaucoup de similitudes avec le processus cinématographique. Il s'agit dans les deux cas de traduire un texte en images et en sons en procédant selon une démarche commune de scénarisation, de découpage technique, de tournage et de post-production. Cependant, l'une et l'autre soumettent le texte littéraire à une série d'actes régis par des règles de transcodage qui leur sont propres. Destiné à restituer la diégèse, le processus de conversion intersémiotique prend en charge la migration des signifiants du récit (situations, personnages, chronologie, etc.) par l'intercession de procédés apparentés mais distincts. De fait, la nouvelle hybridation technologique favorise l'intermédialité d'un nouvel art polyphonique où les signes typiques échangent attributs et fonctions sous la gouverne de l'hypertextualité. L'image se parcourt comme un texte qui articule un système d'indices et le texte se pare des attributs de l'image en devenant icône, voie de passage sensible, « activée », vers d'autres sites intertextualisés.

Deux conceptions de l'hypertexte ont actuellement cours, soit celle qui provient de la théorie poétique de Genette et celle proposée par Nelson qui l'envisage d'un point de vue informatique en tant que :

Nonsequential writing -- text that branches and allows choices to the reader, best read at an interactive screen. As popularly conceived, this is a series of text chunks connected by links which offer the reader different pathways (Landow 1992: 4).

Landow, qui met en relief la convergence des théories littéraires déconstructivistes ayant proclamé « la mort de l'auteur » à la suite de Foucault et les travaux des concepteurs de logiciels, identifie quant à lui les lexies de Barthes à ces «morceaux » (chunks) de texte et étend le concept à celui d'hypermédia pour y inclure les sons et les images fixes ou animées, susceptibles d'être saisis par numérisation et compression sur support électronique. Cette extension, fondée sur l'arbitraire de la segmentation, soulève la question des rapports entre l'interprétation et la coopération interactive instaurée entre le texte et son énonciataire par l'instance de production (auteur unique ou équipe multidisciplinaire). Puisque les différents morceaux de textes, de sons et d'images (les lexies) sont déterminés par le travail de scénarisation et de programmation, le lecteur est convié à actualiser une série d'hyperchoix préétablis et non pas à engager un véritable dialogue avec le texte et son auteur. La simulation des conditions de production agit comme leurre de la délégation de pouvoir. Complice de la tromperie, le destinataire se transforme en sujet d'une quête ludique qui le conduit à explorer les rouages de la narration mise en jeu dans (et par) l'interaction. Si la sémiotique narrative et la narratologie peuvent apporter un éclairage particulier à la modélisation de la figure de cette nouvelle instance de réception, le recours à la théorie des jeux offre des perspectives heuristiques fort productives.








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AS/SA Nº 9, Article 4 : Page 3 / 10


© 2000, Applied Semiotics / Sémiotique appliquée

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2000.06.18