Éditorial de présentation



Peter Marteinson

Pour la Rédaction






Amis lecteurs qui ce texte lisez, bienvenue sur le site du neuvième numéro de la revue Applied Semiotics / Sémiotique appliquée. C'est avec grand plaisir que, au nom de la Rédaction, j'écris cet éditorial de présentation, le premier depuis notre lancement au mois de mars 1996. J'ai donc le double plaisir de commenter les excellents articles qui figurent dans ce numéro, et de vous offir mes humbles pronostics sur la direction et l'état actuel de notre discipline.

Effectivement, si nous avons décidé de créer, il y a cinq ans déjà, une revue de sémiotique appliquée — à part l'affinité quasi naturelle de cette discipline pour les nouveaux médias électroniques — c'est en partie, pour dire les choses franchement, que nous pensions que la théorie sémiotique avait encore du chemin à faire. A nos yeux de chercheurs, tout inexpérimentés que nous fussions, un désaccord compromettant semblait régner parmi nos illustres collègues, ce qui n'allait pas sans rappeler le mythe de Babel, à cause de divisions tant idéologiques que lexicologiques. Pensons simplement aux épigones contemporains du système de Peirce, aux continuateurs de l'Ecole de Paris dans le sillage de Greimas, à la visée scientifique de Thomas Sebeok, à la théorie d'Eco, aux approches philosophiques modernes à la suite d'Apel, aux interprétations informatiques des mathématiciens, etc.

La sémiotique, nous semblait-il, se réfractait comme dans un kaléidoscope de points de vue pour déterminer ses propres fondements, et, par conséquent, pour déterminer ses méthodes et ses fins les plus enviables. Personnellement, j'avais souvent l'impression — peut-être injuste — que la discipline agissait à l'instar de l'alchimie telle qu'elle existait durant la Renaissance : pseudo-scientifique dans ses méthodes disparates et hétérogènes, inspiratrice de grandes espérances malgré tout. Nous continuons à voir ainsi la sémiotique — il y a des obstacles à contourner avant de faire des progrès plus concrets. Or, nous partageons un optimisme réel qui nous intime que la sémiotique, à la faveur peut-être de ces nouveaux médias omniprésents et hautement démocrates, et d'une communauté de chercheurs au réseautage toujours plus prononcé, serait au seuil de sa maturité.

Une difficulté de taille (si notre discipline en rencontre !) est qu'il existe tant d'écoles qui embrassent des intérêts cognitifs (au sens de Karl-Otto Apel) proches de ceux des sciences naturelles, et qui, en raison de ce biais presque néo-positiviste, tendent à la microanalyse du syntagmatique aux dépens du paradigmatique. Elles préfèrent se pencher indéfiniment sur la dénotation, au point de négliger la connotation (mal vue pour une raison que j'ignore) ; bref, la sémiotique tend à se focaliser sur l'extension et non sur l'intension, son reflet mental et anthropomorphe. L'étude de la communication n'est-elle point, pourtant, une science humaine, une Geisteswissenschaft ? Nous faudra-t-il attendre quelque grand tournant provenant de la théorie critique de l'École de Francfort, ou des linguistes-philosophes fidèles à Eugène Gendlin, avant de jouir de la satisfaction d'une discipline bien-fondée, avant de pouvoir appliquer notre science de façon décisive et convaincante à toutes les formes de la communication?

C'est avec cette quête optimiste en tête que nous vous offrons humblement le présent numéro d'AS/SA. Il explore, nous l'espérons, une approche équilibrée de la communication, dans le contexte et de ses structures syntagmatiques et dans celui de la grande énigme, le Gibraltar de la sémiotique, à savoir la culture. Selon nous, une investigation des méthodes visant les icônes culturelles constituerait un grand pas de fait. Car une sémiotique culturelle devrait, sans aucun doute, contourner ce qui me paraît constituer l'obstacle théorique principal de notre ère : pour quelles raisons le langage désigne-t-il l'état de choses matériel de façon entièrement distincte de sa manière de signifier le contenu de la pensée : les fins et les valeurs que nous investissons, pour nos raisons anthropomorphes, et selon une métalogique culturelle assez déraisonnée, dans des états de choses sociaux? Cette paire de fonctions dépareillées, inversement vectorisées, totalement asymétriques, serait-elle la raison pour laquelle il est si difficile de bien définir un modèle universel de la communication, si ce n'est en admettant des dimensions psychologiques, anthropologiques et sociales? En revanche, les deux processus, comme le signalèrent les Stoïciens (et plus tard saint Augustin) entrent simultanément dans la même trame qui les rend inséparables. (Pourquoi d'ailleurs voit-on ce modèle ternaire du signe aussi souvent mis au compte de Charles Sanders Peirce ? Aurions-nous la mémoire collective qui flanche, que nous oublions les origines historiques occidentales de la théorie sémiotique ?) Aussi en arrivons-nous à vous offrir un numéro d'AS/SA consacré à l'investigation de méthodes qui ne perdent pas la culture de vue, un numéro sur les icônes culturelles.


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Le premier article est une analyse de l'expression de l'identité collective ethnique et du nationalisme — de pures valeurs antropomorphes, ou des intensions s'il en est — par des images apposées sur les billets et les pièces de monnaie en Amérique centrale et chez nos cousins nord-américains du Mexique. L'auteur, Joseph M. Galloy, anthropologue à Harvard, montre que les images sur la monnaie sont susceptibles de véhiculer, à l'instar des mythes grecs qui justifiaient et expliquaient autrefois les conquêtes et associations entre les peuplades, de « puissants messages à propos de la souveraineté nationale et des relations inter-ethniques et inter-classes » (Résumé). Comme Itamar Even-Zohar (AS/SA, Premier numéro), Galloy dégage les principes selon lesquels la construction nationale (la cohésion dans le système d'Even-Zohar) s'accomplit au moins en partie par la propagation de symboles partagés, et par la promotion d'une axiologie choisie par le truchement du mythe. Son article arrive à un temps propice, car les billets et la monnaie de l'euro commenceront bientôt à circuler dans l'Union européenne. Nous observerons donc tous, in vivo, la façon dont la devise réussit à engendrer et à renforcer le sentiment de cohésion dans le vieux continent.

L'article suivant, « Le devenir d'un saint » (Résumé), est une étude d'Ekaterina Averianova, de l'Université de Tumen, en Sibérie, à propos de l'acceptation collective du statut (encore une intension, puisque le statut s'applique à un objet immatériel), de la façon dont ce dernier est conféré à l'identité d'un individu dans les sociétés chrétiennes indo-européennes à travers des rituels sociaux bien implantés. Le lecteur se prévaudra de la lecture d'un de ses articles précédents sur la question, paru dans le nº 5, à propos des fonctions sémiotiques du prêtre. Son présent article approfondit son utilisation intelligente du « système trifonctionnel » de Georges Dumézil (Mythe et épopée, 1995) et offre une synthèse nouvelle aux implications jusqu'alors inaperçues.

Le troisième article fait une transition entre une sorte d'icône culturelle — le sacré — et une autre — l'impureté. Précisément, à l'intension culturelle quasi omniprésente de « l'idéal physique et sexuel » que représente la femme-objet. Bahaa-Eddin MAZID, de la South Valley University, en Egypte, par son analyse sémiotique et pragmatique d'un dessin provenant d'un journal égyptien connu paru en mars 2000, montre comment les valeurs et les associations sont enchâssées culturellement dans les procédures interprétatives des lecteurs. Ainsi, c'est par l'action de la connotation dans le texte pictural et le texte d'accompagnement que la caricature diffuse une « annihilation » comique de l'intension « femme » à laquelle correspond une dégradation de la valeur sociale des femmes dans le monde occidental. C'est en cela que la sémiotique jette un pont entre les structures de la communication et celles de la culture, dans une analyse de l'une des icônes les plus envahissantes aujourd'hui, celle du corps féminin idéalisé (Résumé).

Le quatrième article, à propos de l'hybridation des médias de communication à l'ère internautique paraît n'entretenir aucun rapport avec ceux qui le précèdent. C'est peut-être un effet secondaire du fait que l'approche est extérieure dans les deux premiers travaux, qui portent, du point de vue de l'anthropologue, sur un processus culturel isolé de ceux qui l'étudient, et que le troisième se détache par sa différenciation idéologique. Dans ce travail, Denis Bachand explore des processus dont nous sommes sans doute inconscients dans notre propre culture, à savoir la façon dont les médias de communication (étant les messages, dans le sens de McLuhan), c'est-à-dire le multimédia, informent notre vision du processus de la communication. Les diverses icônes de la culture technologique moderne, avec ses significations variables (fichiers de texte, graphiques, sonores, musicaux...) reflètent une hybridation active des processus de communication comme jamais. Dans quelle mesure cela affecte-t-il les interactions sociales, l'apprentissage, et le regard que nous portons sur la communauté qui nous entoure (Résumé) ?

Nous refermons le dossier hybride, éphémère et iconographique qu'est ce numéro électronique sur un compte-rendu attendu, celui de Translating by Factors par Guktnecht & Rölle. Il s'agit d'une étude des plus habiles dans laquelle les modaux sont analysés comme des facteurs de traduction, à partir d'exemples empruntés à la traduction de l'anglais vers l'allemand, et vice-versa, qui en vient à aborder l'investiture culture du sens.

Notre espoir est que vous apprécierez cette livraison et l'effort que nous y avons mis pour en faire un forum de partage de la recherche utile, ouvert et libre. Nous lirons toujours avec grand intérêt vos commentaires sur les articles publiés ici, et que vous pouvez bien entendu faire parvenir par courriel aux auteurs ou à la Rédaction, qui se chargera de transmettre. Permettez-nous aussi de faire partager vos points de vue avec la communauté sémioticienne la plus vaste.


Peter Marteinson, juin 2000





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AS/SA Nº 9, Éditorial


© 2000, Applied Semiotics / Sémiotique appliquée

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2000.06.18