Amis lecteurs qui ce texte lisez, bienvenue sur le site
du neuvième numéro de la revue Applied
Semiotics / Sémiotique appliquée. C'est
avec grand plaisir que, au nom de la Rédaction,
j'écris cet éditorial de présentation,
le premier depuis notre lancement au mois de mars 1996. J'ai
donc le double plaisir de commenter les excellents articles
qui figurent dans ce numéro, et de vous offir mes
humbles pronostics sur la direction et l'état actuel
de notre discipline.
Effectivement, si nous avons décidé de
créer, il y a cinq ans déjà, une revue
de sémiotique appliquée à
part l'affinité quasi naturelle de cette discipline
pour les nouveaux médias électroniques
c'est en partie, pour dire les choses franchement, que nous
pensions que la théorie sémiotique
avait encore du chemin à faire. A nos yeux de
chercheurs, tout inexpérimentés que nous
fussions, un désaccord compromettant semblait
régner parmi nos illustres collègues, ce qui
n'allait pas sans rappeler le mythe de Babel, à cause
de divisions tant idéologiques que lexicologiques.
Pensons simplement aux épigones contemporains du
système de Peirce, aux continuateurs de l'Ecole de
Paris dans le sillage de Greimas, à la visée
scientifique de Thomas Sebeok, à la théorie
d'Eco, aux approches philosophiques modernes à la
suite d'Apel, aux interprétations informatiques des
mathématiciens, etc.
La sémiotique, nous semblait-il, se
réfractait comme dans un kaléidoscope de
points de vue pour déterminer ses propres fondements,
et, par conséquent, pour déterminer ses
méthodes et ses fins les plus enviables.
Personnellement, j'avais souvent l'impression
peut-être injuste que la discipline agissait
à l'instar de l'alchimie telle qu'elle existait
durant la Renaissance : pseudo-scientifique dans ses
méthodes disparates et
hétérogènes, inspiratrice de grandes
espérances malgré tout. Nous continuons
à voir ainsi la sémiotique il y a des
obstacles à contourner avant de faire des
progrès plus concrets. Or, nous partageons un
optimisme réel qui nous intime que la
sémiotique, à la faveur peut-être de ces
nouveaux médias omniprésents et hautement
démocrates, et d'une communauté de chercheurs
au réseautage toujours plus prononcé, serait
au seuil de sa maturité.
Une difficulté de taille (si notre discipline en
rencontre !) est qu'il existe tant d'écoles qui
embrassent des intérêts cognitifs (au sens de
Karl-Otto Apel) proches de ceux des sciences naturelles, et
qui, en raison de ce biais presque néo-positiviste,
tendent à la microanalyse du syntagmatique aux
dépens du paradigmatique. Elles
préfèrent se pencher indéfiniment sur
la dénotation, au point de négliger la
connotation (mal vue pour une raison que j'ignore) ;
bref, la sémiotique tend à se focaliser sur
l'extension et non sur l'intension, son reflet mental et
anthropomorphe. L'étude de la communication
n'est-elle point, pourtant, une science humaine, une
Geisteswissenschaft ? Nous faudra-t-il attendre
quelque grand tournant provenant de la théorie
critique de l'École de Francfort, ou des
linguistes-philosophes fidèles à Eugène
Gendlin, avant de jouir de la satisfaction d'une discipline
bien-fondée, avant de pouvoir appliquer notre
science de façon décisive et convaincante
à toutes les formes de la communication?
C'est avec cette quête optimiste en tête que
nous vous offrons humblement le présent numéro
d'AS/SA. Il explore, nous l'espérons, une
approche équilibrée de la communication, dans
le contexte et de ses structures syntagmatiques et dans
celui de la grande énigme, le Gibraltar de la
sémiotique, à savoir la culture. Selon nous,
une investigation des méthodes visant les
icônes culturelles constituerait un grand pas de fait.
Car une sémiotique culturelle devrait, sans aucun
doute, contourner ce qui me paraît constituer
l'obstacle théorique principal de notre
ère : pour quelles raisons le langage
désigne-t-il l'état de choses
matériel de façon entièrement distincte
de sa manière de signifier le contenu de la
pensée : les fins et les valeurs que nous
investissons, pour nos raisons anthropomorphes, et selon une
métalogique culturelle assez
déraisonnée, dans des états de choses
sociaux? Cette paire de fonctions
dépareillées, inversement vectorisées,
totalement asymétriques, serait-elle la raison pour
laquelle il est si difficile de bien définir un
modèle universel de la communication, si ce n'est en
admettant des dimensions psychologiques, anthropologiques et
sociales? En revanche, les deux processus, comme le
signalèrent les Stoïciens (et plus tard saint
Augustin) entrent simultanément dans la même
trame qui les rend inséparables. (Pourquoi d'ailleurs
voit-on ce modèle ternaire du signe aussi souvent mis
au compte de Charles Sanders Peirce ? Aurions-nous la
mémoire collective qui flanche, que nous oublions les
origines historiques occidentales de la théorie
sémiotique ?) Aussi en arrivons-nous à
vous offrir un numéro d'AS/SA consacré
à l'investigation de méthodes qui ne perdent
pas la culture de vue, un numéro sur les
icônes culturelles.
*
Le premier article est une analyse de l'expression de
l'identité collective ethnique et du nationalisme
de pures valeurs antropomorphes, ou des intensions
s'il en est par des images apposées sur les
billets et les pièces de monnaie en Amérique
centrale et chez nos cousins nord-américains du
Mexique. L'auteur, Joseph
M. Galloy, anthropologue à Harvard, montre que
les images sur la monnaie sont susceptibles de
véhiculer, à l'instar des mythes grecs qui
justifiaient et expliquaient autrefois les conquêtes
et associations entre les peuplades, de
« puissants messages à propos de la
souveraineté nationale et des relations
inter-ethniques et inter-classes » (Résumé).
Comme Itamar Even-Zohar (AS/SA,
Premier numéro), Galloy dégage les
principes selon lesquels la construction nationale (la
cohésion dans le système d'Even-Zohar)
s'accomplit au moins en partie par la propagation de
symboles partagés, et par la promotion d'une
axiologie choisie par le truchement du mythe. Son article arrive à un temps
propice, car les billets et la monnaie de l'euro commenceront bientôt à circuler
dans l'Union européenne. Nous observerons donc tous, in vivo, la façon dont la devise
réussit à engendrer et à renforcer le sentiment de cohésion dans le vieux continent.
L'article suivant, « Le devenir d'un
saint » (Résumé),
est une étude d'Ekaterina Averianova, de
l'Université de Tumen, en Sibérie, à
propos de l'acceptation collective du statut (encore une
intension, puisque le statut s'applique à un objet
immatériel), de la façon dont ce dernier est
conféré à l'identité d'un
individu dans les sociétés chrétiennes
indo-européennes à travers des rituels sociaux
bien implantés. Le lecteur se prévaudra de la
lecture d'un de ses articles précédents sur la
question, paru dans le nº 5,
à propos des fonctions sémiotiques du
prêtre. Son présent article approfondit son
utilisation intelligente du « système
trifonctionnel » de Georges Dumézil
(Mythe et épopée, 1995) et offre une
synthèse nouvelle aux implications jusqu'alors
inaperçues.
Le troisième article fait une transition entre une
sorte d'icône culturelle le sacré et une
autre l'impureté. Précisément,
à l'intension culturelle quasi omniprésente de
« l'idéal physique et sexuel »
que représente la femme-objet. Bahaa-Eddin MAZID, de
la South Valley University, en Egypte, par son analyse
sémiotique et pragmatique d'un dessin provenant d'un
journal égyptien connu paru en mars 2000, montre
comment les valeurs et les associations sont
enchâssées culturellement dans les
procédures interprétatives des lecteurs.
Ainsi, c'est par l'action de la connotation dans le texte
pictural et le texte d'accompagnement que la caricature
diffuse une « annihilation » comique de
l'intension « femme » à laquelle
correspond une dégradation de la valeur sociale des
femmes dans le monde occidental. C'est en cela que la
sémiotique jette un pont entre les structures de la
communication et celles de la culture, dans une analyse de
l'une des icônes les plus envahissantes aujourd'hui,
celle du corps féminin idéalisé
(Résumé).
Le quatrième article, à propos de
l'hybridation des médias de communication à
l'ère internautique paraît n'entretenir aucun
rapport avec ceux qui le précèdent. C'est
peut-être un effet secondaire du fait que l'approche
est extérieure dans les deux premiers travaux, qui
portent, du point de vue de l'anthropologue, sur un
processus culturel isolé de ceux qui
l'étudient, et que le troisième se
détache par sa différenciation
idéologique. Dans ce travail, Denis Bachand explore
des processus dont nous sommes sans doute inconscients dans
notre propre culture, à savoir la façon dont
les médias de communication (étant les
messages, dans le sens de McLuhan), c'est-à-dire le
multimédia, informent notre vision du processus de la
communication. Les diverses icônes de la culture
technologique moderne, avec ses significations variables
(fichiers de texte, graphiques, sonores, musicaux...)
reflètent une hybridation active des processus de
communication comme jamais. Dans quelle mesure cela
affecte-t-il les interactions sociales, l'apprentissage, et
le regard que nous portons sur la communauté qui nous
entoure (Résumé) ?
Nous refermons le dossier hybride,
éphémère et iconographique qu'est ce
numéro électronique sur un compte-rendu
attendu, celui de Translating by Factors par
Guktnecht & Rölle. Il s'agit d'une étude des
plus habiles dans laquelle les modaux sont
analysés comme des facteurs de traduction, à
partir d'exemples empruntés à la traduction de
l'anglais vers l'allemand, et vice-versa, qui en vient
à aborder l'investiture culture du sens.
Notre espoir est que vous apprécierez cette
livraison et l'effort que nous y avons mis pour en faire un
forum de partage de la recherche utile, ouvert et libre.
Nous lirons toujours avec grand intérêt vos
commentaires sur les articles publiés ici, et que
vous pouvez bien entendu faire parvenir par courriel aux
auteurs ou à la Rédaction, qui se chargera de
transmettre. Permettez-nous aussi de faire partager vos
points de vue avec la communauté sémioticienne
la plus vaste.
Peter Marteinson, juin 2000
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