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Cependant
il ne faudrait pas croire que la simple juxtaposition du
droit de vote et d'un métier soit une parfaite
libération : le travail aujourd'hui n'est pas la
liberté. La majorité des travailleurs sont
aujourd'hui des exploités. D'autre part, la structure
sociale n'a pas été profondément
modifiée par l'évolution de la condition
féminine ; ce monde qui a toujours appartenu aux
hommes conserve encore la figure qu'ils lui ont
imprimée. Il ne faut pas perdre de vue ces faits
d'où la question du travail féminin tire sa
complexité.
Une dame importante et bien pensante
a fait récemment une enquête auprès des
ouvrières des usines Renault : elle affirme que
celles-ci préféreraient sans doute rester au
foyer plutôt que de travailler à l'usine. Sans
doute, elles n'accèdent à
l'indépendance économique qu'au sein d'une
classe économiquement opprimée ; et
d'autre part les tâches accomplies à l'usine ne
les dispensent pas des corvées du foyer. Si on leur
avait proposé de choisir entre quarante heures de
travail hebdomadaire à l'usine ou dans la maison,
elles auraient sans doute fourni de tout autres
réponses. Et peut-être même
accepteraient-elles agréablement le cumul si en tant
qu'ouvrières elles s'intégraient à un
monde qui serait leur monde, à l'élaboration
duquel elles participeraient avec joie et orgueil. A l'heure
qu'il est, sans même parler des paysannes, la
majorité des femmes qui travaillent ne
s'évadent pas du monde féminin
traditionnel ; elles ne reçoivent pas de la
société, ni de leur mari, l'aide qui leur
serait nécessaire pour devenir concrètement
des égales des hommes. Seules celles qui ont une foi
politique, qui militent dans les syndicats, qui font
confiance à l'avenir, peuvent donner un sens
éthique aux ingrates fatigues quotidiennes ;
mais privées de loisirs, héritant d'une
tradition de soumission, il est normal que les femmes
commencent seulement à développer un sens
politique et social. Il est normal que, ne recevant pas en
échange de leur travail les bénéfices
sociaux et moraux qu'elles seraient en droit d'escompter,
elles en subissent sans enthousiasme les contraintes.
On comprend aussi que la midinette,
l'employée, la secrétaire ne veuillent pas
renoncer aux avantages d'un appui masculin. J'ai dit
déjà que l'existence d'une caste
privilégiée à laquelle il lui est
permis de s'agréger rien qu'en livrant son corps est
pour une jeune femme une tentation presque
irrésistible. Elle est vouée à la
galanterie du fait que ses salaires sont minimes tandis que
le standard de vie que la société exige d'elle
est très haut. Si elle se contente de ce qu'elle
gagne, elle ne sera qu'une paria : mal logée,
mal vêtue, toutes les distractions et l'amour
même lui seront refusés. Les gens vertueux lui
prêchent l'ascétisme ; en
vérité son régime alimentaire est
souvent aussi austère que celui d'un
carmélite. Seulement tout le monde ne peut pas
prendre Dieu pour amant : il faut donc qu'elle plaise
aux hommes pour réussir sa vie de femme. Elle se fera
donc aider : c'est ce qu'escompte cyniquement
l'employeur qui lui alloue un salaire de famine. Parfois
cette aide lui permettra d'améliorer sa situation et
de conquérir une véritable
indépendance. Parfois, au contraire, elle abandonnera
son métier pour se faire entretenir. Souvent elle
cumule : elle se libère de son amant par le
travail, elle s'évade de son travail grâce
à l'amant. Mais aussi elle connaît la double
servitude d'un métier et d'une protection masculine.
Pour la femme mariée, le salaire ne représente
en général qu'un appoint. Pour la femme qui
« se fait aider », c'est le secours
masculin qui apparaît comme inessentiel. Mais ni l'une
ni l'autre n'achètent par leur effort personnel une
totale indépendance.
Cependant, il existe aujourd'hui un
assez grand nombre de privilégiées qui
trouvent dans leur métier une autonomie
économique et sociale. [...] Il est certain
qu'elles ne sont pas tranquillement installées dans
leur nouvelle condition : elle ne sont encore
qu'à moitié du chemin. La femme qui
s'affranchit économiquement de l'homme n'est pas pour
autant dans une situation morale, sociale, psychologique
identique à celle de l'homme. La manière dont
elle s'engage dans sa profession et dont elle s'y consacre
dépend du contexte constitué par la forme
globale de sa vie. Or, quand elle aborde sa vie d'adulte,
elle n'a pas derrière elle le même passé
qu'un garçon. Elle n'est pas considérée
par la société avec les mêmes yeux.
L'univers se présente à elle dans une
perspective différente. Le fait d'être une
femme pose aujourd'hui à un être humain
autonome des problèmes singuliers.
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