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Textes du XXe siècle
Simone de Beauvoir
Le deuxième sexe
« Les femmes et le travail »
1949


Introduction to French Studies -- Pascal Michelucci -- FRE 180Y

| Calligrammes | Orphée | La Belle et la Bête | « Liberté » | Paroles |
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Huis clos | Le deuxième sexe | La Peste | La cantatrice chauve | La modification |



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    Cependant il ne faudrait pas croire que la simple juxtaposition du droit de vote et d'un métier soit une parfaite libération : le travail aujourd'hui n'est pas la liberté. La majorité des travailleurs sont aujourd'hui des exploités. D'autre part, la structure sociale n'a pas été profondément modifiée par l'évolution de la condition féminine ; ce monde qui a toujours appartenu aux hommes conserve encore la figure qu'ils lui ont imprimée. Il ne faut pas perdre de vue ces faits d'où la question du travail féminin tire sa complexité.
    Une dame importante et bien pensante a fait récemment une enquête auprès des ouvrières des usines Renault : elle affirme que celles-ci préféreraient sans doute rester au foyer plutôt que de travailler à l'usine. Sans doute, elles n'accèdent à l'indépendance économique qu'au sein d'une classe économiquement opprimée ; et d'autre part les tâches accomplies à l'usine ne les dispensent pas des corvées du foyer. Si on leur avait proposé de choisir entre quarante heures de travail hebdomadaire à l'usine ou dans la maison, elles auraient sans doute fourni de tout autres réponses. Et peut-être même accepteraient-elles agréablement le cumul si en tant qu'ouvrières elles s'intégraient à un monde qui serait leur monde, à l'élaboration duquel elles participeraient avec joie et orgueil. A l'heure qu'il est, sans même parler des paysannes, la majorité des femmes qui travaillent ne s'évadent pas du monde féminin traditionnel ; elles ne reçoivent pas de la société, ni de leur mari, l'aide qui leur serait nécessaire pour devenir concrètement des égales des hommes. Seules celles qui ont une foi politique, qui militent dans les syndicats, qui font confiance à l'avenir, peuvent donner un sens éthique aux ingrates fatigues quotidiennes ; mais privées de loisirs, héritant d'une tradition de soumission, il est normal que les femmes commencent seulement à développer un sens politique et social. Il est normal que, ne recevant pas en échange de leur travail les bénéfices sociaux et moraux qu'elles seraient en droit d'escompter, elles en subissent sans enthousiasme les contraintes.
    On comprend aussi que la midinette, l'employée, la secrétaire ne veuillent pas renoncer aux avantages d'un appui masculin. J'ai dit déjà que l'existence d'une caste privilégiée à laquelle il lui est permis de s'agréger rien qu'en livrant son corps est pour une jeune femme une tentation presque irrésistible. Elle est vouée à la galanterie du fait que ses salaires sont minimes tandis que le standard de vie que la société exige d'elle est très haut. Si elle se contente de ce qu'elle gagne, elle ne sera qu'une paria : mal logée, mal vêtue, toutes les distractions et l'amour même lui seront refusés. Les gens vertueux lui prêchent l'ascétisme ; en vérité son régime alimentaire est souvent aussi austère que celui d'un carmélite. Seulement tout le monde ne peut pas prendre Dieu pour amant : il faut donc qu'elle plaise aux hommes pour réussir sa vie de femme. Elle se fera donc aider : c'est ce qu'escompte cyniquement l'employeur qui lui alloue un salaire de famine. Parfois cette aide lui permettra d'améliorer sa situation et de conquérir une véritable indépendance. Parfois, au contraire, elle abandonnera son métier pour se faire entretenir. Souvent elle cumule : elle se libère de son amant par le travail, elle s'évade de son travail grâce à l'amant. Mais aussi elle connaît la double servitude d'un métier et d'une protection masculine. Pour la femme mariée, le salaire ne représente en général qu'un appoint. Pour la femme qui « se fait aider », c'est le secours masculin qui apparaît comme inessentiel. Mais ni l'une ni l'autre n'achètent par leur effort personnel une totale indépendance.
    Cependant, il existe aujourd'hui un assez grand nombre de privilégiées qui trouvent dans leur métier une autonomie économique et sociale. [...] Il est certain qu'elles ne sont pas tranquillement installées dans leur nouvelle condition : elle ne sont encore qu'à moitié du chemin. La femme qui s'affranchit économiquement de l'homme n'est pas pour autant dans une situation morale, sociale, psychologique identique à celle de l'homme. La manière dont elle s'engage dans sa profession et dont elle s'y consacre dépend du contexte constitué par la forme globale de sa vie. Or, quand elle aborde sa vie d'adulte, elle n'a pas derrière elle le même passé qu'un garçon. Elle n'est pas considérée par la société avec les mêmes yeux. L'univers se présente à elle dans une perspective différente. Le fait d'être une femme pose aujourd'hui à un être humain autonome des problèmes singuliers.


GRIMOIRE-FRE 180Y
©Pascal Michelucci
Créé le 28 juillet 1996. Mis à jour le 22 septembre 1999