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Le
prêche de Paneloux eut lieu dans une église qui
n'était pleine qu'aux trois quarts. Le soir du
prêche, lorsque Rieux arriva, le vent, qui
s'infiltrait en filets d'air par les portes battantes de
l'entrée, circulait librement parmi les auditeurs. Et
c'est dans une église froide et silencieuse, au
milieu d'une assistance exclusivement composée
d'hommes, qu'il prit place et qu'il vit le Père
monter en chaire. Ce dernier parla d'un ton plus doux et
plus réfléchi que la première fois et,
à plusieurs reprises, les assistants
remarquèrent une certaine hésitation dans son
débit. Chose curieuse encore, il ne disait plus
« vous », mais
« nous ».
Cependant, sa voix s'affermit peu
à peu. Il commença par rappeler que, depuis de
longs mois, la peste était parmi nous et que
maintenant nous la connaissions mieux pour l'avoir vue tant
de fois s'asseoir à notre table au chevet de ceux que
nous aimions, marcher près de nous et attendre notre
venue aux lieux de travail, maintenant donc, nous pourrions
peut-être mieux recevoir ce qu'elle nous disait sans
relâche et que, dans la première surprise, il
était possible que nous n'eussions pas bien
écouté. Ce que le Père Paneloux avait
déjà prêché au même endroit
restait vrai - ou du moins c'était sa
conviction. Mais, peut-être encore, comme il nous
arrivait à tous, et il s'en frappait la poitrine,
l'avait-il pensé et dit sans charité. Ce qui
restait vrai, cependant, était qu'en toute chose,
toujours, il y avait à retenir. L'épreuve la
plus cruelle était encore bénéfice pour
le chrétien. Et, justement, ce que le
chrétien, en l'espèce, devait chercher,
c'était son bénéfice, et de quoi le
bénéfice était fait, et comment on
pouvait le trouver.
A ce moment, autour de Rieux, les
gens parurent se carrer entre les accoudoirs de leur banc et
s'installer aussi confortablement qu'ils le pouvaient. Une
des portes capitonnées de l'entrée battit
doucement. Quelqu'un se dérangea pour la maintenir.
Et Rieux, distrait par cette agitation, entendit à
peine Paneloux qui reprenait son prêche. Il disait
à peu près qu'il ne fallait pas essayer de
s'expliquer le spectacle de la peste, mais tenter
d'apprendre ce qu'on pouvait en apprendre. Rieux comprit
confusément que, selon le Père, il n'y avait
rien à expliquer. Son intérêt se fixa
quand Paneloux dit fortement qu'il y avait des choses qu'on
pouvait expliquer au regard de Dieu et d'autres qu'on ne
pouvait pas. Il y avait certes le bien et le mal, et,
généralement, on s'expliquait aisément
ce qui les séparait. Mais à l'intérieur
du mal, la difficulté nécessaire et le mal
apparemment inutile. Il y avait don Juan plongé aux
Enfers et la mort d'un enfant. Car s'il est juste que le
libertin soit foudroyé, on ne comprend pas la
souffrance de l'enfant. Et, en vérité, il n'y
avait rien sur la terre de plus important que la souffrance
d'un enfant et l'horreur que cette souffrance traîne
avec elle et les raisons qu'il faut lui trouver. Dans le
reste de la vie, Dieu nous facilitait tout et
jusque-là, la religion était sans
mérites. Nous étions ainsi sous les murailles
de la peste et c'est à leur ombre mortelle qu'il nous
fallait trouver notre bénéfice. Le Père
Paneloux refusait même de se donner des avantages
faciles qui lui permissent d'escalader le mur. Il lui aurait
été aisé de dire que
l'éternité des délices qui attendaient
l'enfant pouvait compenser sa souffrance, mais, en
vérité, il n'en savait rien. Qui pouvait
affirmer en effet que l'éternité d'une joie
pouvait compenser un instant de la douleur humaine? Ce ne
serait pas un chrétien, assurément, dont le
Maître a connu la douleur dans ses membres et dans son
âme. Non, le Père resterait au pied du mur,
fidèle à cet écartèlement dont
la croix est le symbole, face à face avec la
souffrance d'un enfant. Et il dirait sans crainte à
ceux qui l'écoutaient ce jour-là:
« Mes frères, l'instant est venu. Il faut
tout croire ou tout nier. Et qui donc, parmi vous, oserait
tout nier? »
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