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Il
n'était pas facile d'aller à la Cayenne : ils
savaient bien à peu près de quel
côté il fallait marcher, mais des montagnes,
des fleuves, des précipices, des brigands, des
sauvages, étaient partout de terribles obstacles.
Leurs chevaux moururent de fatigue. Leurs provisions furent
consumées. Ils se nourrirent un mois entier de fruits
sauvages, et se trouvèrent enfin auprès d'une
petite rivière bordée de cocotiers, qui
soutinrent leur vie et leurs espérances.
Cacambo, qui donnait toujours
d'aussi bons conseils que la vieille, dit à Candide :
« Nous n'en pouvons plus, nous avons assez
marché. J'aperçois un canot vide sur le
rivage, remplissons-le de cocos, jetons-nous dans cette
petite barque, laissons-nous aller au courant : une
rivière mène toujours à quelque endroit
habité. Si nous ne trouvons pas des choses
agréables, nous trouverons du moins des choses
nouvelles.
- Allons, dit Candide,
recommandons-nous à la Providence ».
Ils voguèrent quelques
lieues entre des bords tantôt fleuris, tantôt
arides, tantôt unis, tantôt escarpés. La
rivière s'élargissait toujours. Enfin elle se
perdit sous une voûte de rochers épouvantables
qui s'élevaient jusqu'au ciel. Les deux voyageurs
eurent la hardiesse de s'abandonner aux flots sous cette
voûte. Le fleuve, resserré en cet endroit, les
porta avec une rapidité et un bruit horrible. Au bout
de vingt-quatre heures ils revirent le jour, mais leur canot
se fracassa contre les écueils. Il fallut se
traîner de rocher en rocher pendant une lieue
entière. Enfin ils découvrirent un horizon
immense, bordé de montagnes inaccessibles. Le pays
était cultivé pour le plaisir comme pour le
besoin. Partout l'utile était agréable. Les
chemins étaient couverts ou plutôt ornés
de voitures d'une forme et d'une matière brillante,
portant des hommes et des femmes d'une beauté
singulière, traînés rapidement par de
gros moutons rouges qui surpassaient en vitesse les plus
beaux chevaux d'Andalousie, de Tétuan et de
Méquinez.
« Voilà pourtant,
dit Candide, un pays qui vaut mieux que la
Westphalie ». Il mit pied à terre avec
Cacambo auprès du premier village qu'il rencontra.
Quelques enfants du village, couverts de brocarts d'or tout
déchirés, jouaient au palet à
l'entrée du bourg. Nos deux hommes de l'autre monde
s'amusèrent à les regarder : leurs palets
étaient d'assez larges pièces rondes, jaunes,
rouges, vertes, qui jetaient un éclat singulier. Il
prit envie aux voyageurs d'en ramasser quelques-uns --
c'était de l'or, c'était des émeraudes,
des rubis, dont le moindre aurait été le plus
grand ornement du trône du Mogol. « Sans doute,
dit Cacambo, ces enfants sont les fils du roi du pays qui
jouent au petit palet ». Le magister du village
parut dans ce moment pour les faire rentrer à
l'école. « Voilà, dit Candide, le
précepteur de la famille royale ».
Les petits gueux quittent
aussitôt le jeu, en laissant à terre leurs
palets et tout ce qui a servi à leurs
divertissements. Candide les ramasse, court au
précepteur, et les lui présente humblement,
lui faisant entendre par signes que leurs Altesses Royales
avaient oublié leur or et leurs pierreries. Le
magister du village, en souriant, les jeta par terre,
regarda un moment la figure de Candide avec beaucoup de
surprise, et continua son chemin.
Les voyageurs ne
manquèrent pas de ramasser l'or, les rubis et les
émeraudes. « Où sommes-nous ?
s'écria Candide. Il faut que les enfants des rois de
ce pays soient bien élevés, puisqu'on leur
apprend à mépriser l'or et les
pierreries ».
Cacambo était aussi
surpris que Candide. Ils approchèrent enfin de la
première maison du village. Elle était
bâtie comme un palais d'Europe. Une foule de monde
s'empressait à la porte, et encore plus dans le
logis. Une musique très agréable se faisait
entendre, et une odeur délicieuse de cuisine se
faisait sentir. Cacambo s'approcha de la porte, et entendit
qu'on parlait péruvien. C'était sa langue
maternelle : car tout le monde sait que Cacambo était
né au Tucuman, dans un village où l'on ne
connaissait que cette langue. « Je vous servirai
d'interprète, dit-il à Candide. Entrons, c'est
ici un cabaret ». Aussitôt deux
garçons et deux filles de l'hôtellerie,
vêtus de drap d'or, et les cheveux renoués avec
des rubans, les invitent à se mettre à la
table de l'hôte. On servit quatre potages garnis
chacun de deux perroquets, un contour bouilli qui pesait
deux cents livres, deux singes rôtis d'un goût
excellent, trois cents colibris dans un plat, et six cents
oiseaux-mouches dans un autre, des ragoûts exquis, des
pâtisseries délicieuses -- le tout dans des
plats d'une espèce de cristal de roche. Les
garçons et les filles de l'hôtellerie versaient
plusieurs liqueurs faites de canne à sucre.
Les convives étaient
pour la plupart des marchands et des voituriers, tous d'une
politesse extrême, qui firent quelques questions
à Cacambo avec la discrétion la plus
circonspecte, et qui répondirent aux siennes d'une
manière à le satisfaire.
Quand le repas fut fini,
Cacambo crut, ainsi que Candide, bien payer son écot
en jetant sur la table de l'hôte deux de ces larges
pièces d'or qu'il avait ramassées.
L'hôte et l'hôtesse éclatèrent de
rire, et se tinrent longtemps les côtes. Enfin ils se
remirent : « Messieurs, dit l'hôte, nous voyons
bien que vous êtes des étrangers. Nous ne
sommes pas accoutumés à en voir.
Pardonnez-nous si nous nous sommes mis à rire quand
vous nous avez offert en payement les cailloux de nos grands
chemins. Vous n'avez pas sans doute de la monnaie du pays,
mais il n'est pas nécessaire d'en avoir pour
dîner ici. Toutes les hôtelleries
établies pour la commodité du commerce sont
payées par le gouvernement. Vous avez fait mauvaise
chère ici, parce que c'est un pauvre village, mais
partout ailleurs vous serez reçus comme vous
méritez de l'être ». Cacambo
expliquait à Candide tous les discours de
l'hôte, et Candide les écoutait avec la
même admiration et le même égarement que
son ami Cacambo les rendait. « Quel est donc ce pays,
disaient-ils l'un et l'autre, inconnu à tout le reste
de la terre, et où toute la nature est d'une
espèce si différente de la nôtre ?
C'est probablement le pays où tout va bien, car il
faut absolument qu'il y en existe un. Et, quoi qu'en
dîse maître Pangloss, je me suis souvent
aperçu que tout allait assez mal en Westphalie
».
Chapitre XVIII
Cacambo témoigna
à son hôte toute sa curiosité.
L'hôte lui dit : « Je suis fort ignorant, et je
m'en trouve bien, mais nous avons ici un vieillard
retiré de la cour, qui est le plus savant homme du
royaume, et le plus communicatif ». Aussitôt
il mène Cacambo chez le vieillard. Candide ne jouait
plus que le second personnage, et accompagnait son valet.
Ils entrèrent dans une maison fort simple, car la
porte n'était que d'argent, et les lambris des
appartements n'étaient que d'or, mais
travaillés avec tant de goût que les plus
riches lambris. L'antichambre n'était à la
vérité incrustée que de rubis et
d'émeraudes, mais l'ordre dans lequel tout
était arrangé réparait bien cette
extrême simplicité.
Le vieillard reçut les
deux étrangers sur un sofa matelassé de plumes
de colibri, et leur fit présenter des liqueurs dans
des vases de diamant, après quoi il satisfit à
leur curiosité en ces termes :
« Je suis
âgé de cent soixante et douze ans, et j'ai
appris de feu mon père, écuyer du roi, les
étonnantes révolutions du Pérou dont il
avait été témoin. Le royaume où
nous sommes est l'ancienne patrie des Incas, qui en
sortirent très imprudemment pour aller subjuguer une
partie du monde, et qui furent enfin détruits par les
Espagnols.
« Les princes de leur
famille qui restèrent dans leur pays natal furent
plus sages. Ils ordonnèrent, du consentement de la
nation, qu'aucun habitant ne sortirait jamais de notre petit
royaume. Et c'est ce qui nous a conservé notre
innocence et notre félicité. Les Espagnols ont
eu une connaissance confuse de ce pays, ils l'ont
appelé El Dorado, et un Anglais, nommé
le chevalier Raleigh, en a même approché il y a
environ cent années. Mais, comme nous sommes
entourés de rochers inabordables et de
précipices, nous avons toujours été
jusqu'à présent à l'abri de la
rapacité des nations de l'Europe, qui ont une fureur
inconcevable pour les cailloux et pour la boue de notre
terre, et qui, pour en avoir, nous tueraient tous jusqu'au
dernier ».
La conversation fut longue.
Elle roula sur la forme du gouvernement, sur les moeurs, sur
les femmes, sur les spectacles publics, sur les arts. Enfin
Candide, qui avait toujours du goût pour la
métaphysique, fit demander par Cacambo si dans le
pays il y avait une religion.
Le vieillard rougit un peu.
« Comment donc, dit-il, en pouvez-vous douter ?
Est-ce que vous nous prenez pour des ingrats ? ».
Cacambo demanda humblement quelle était la religion
d'Eldorado. Le vieillard rougit encore. « Est-ce qu'il
peut y avoir deux religions ?, dit-il. Nous avons, je
crois, la religion de tout le monde : nous adorons Dieu
du soir jusqu'au matin.
- N'adorez-vous qu'un seul
Dieu ?, dit Cacambo, qui servait toujours
d'interprète aux doutes de Candide.
- Apparemment, dit le
vieillard, qu'il n'y en a ni deux, ni trois, ni quatre. Je
vous avoue que les gens de votre monde font des questions
bien singulières ».
Candide ne se lassait pas de
faire interroger ce bon vieillard. Il voulut savoir comment
on priait Dieu dans l'Eldorado. « Nous ne le prions
point, dit le bon et respectable sage. Nous n'avons rien
à lui demander : il nous a donné tout ce
qu'il nous faut. Nous le remercions sans cesse ».
Candide eut la curiosité de voir des prêtres.
Il fit demander où ils étaient. Le bon
vieillard sourit. « Mes amis, dit-il, nous sommes tous
prêtres. Le roi et tous les chefs de famille chantent
des cantiques d'actions de grâces solennellement tous
les matins, et cinq ou six mille musiciens les
accompagnent.
- Quoi ! vous n'avez point de
moines qui enseignent, qui disputent, qui gouvernent, qui
cabalent, et qui font brûler les gens qui ne sont pas
de leur avis ?
- Il faudrait que nous soyons
fous, dit le vieillard. Nous sommes tous ici du même
avis, et nous n'entendons pas ce que vous voulez dire avec
vos moines ». Candide à tous ces discours
demeurait en extase, et disait en lui-même : «
Ceci est bien différent de la Westphalie et du
château de monsieur le baron : si notre ami Pangloss
avait vu Eldorado, il n'aurait plus dit que le château
de Thunder-ten-tronckh était ce qu'il y avait de
mieux sur la terre. Il est certain qu'il faut
voyager ».
Après cette longue
conversation, le bon vieillard fit atteler un carrosse
à six moutons, et donna douze de ses domestiques aux
deux voyageurs pour les conduire à la cour : «
Excusez-moi, leur dit-il, si mon âge me prive de
l'honneur de vous accompagner. Le roi vous recevra d'une
manière dont vous ne serez pas mécontents, et
vous pardonnerez sans doute aux usages du pays s'il y en a
quelques-uns qui vous déplaisent ».
Candide et Cacambo montent en
carrosse -- les six moutons volaient, et en moins de quatre
heures on arriva au palais du roi, situé à un
bout de la capitale. Le portail était de deux cent
vingt pieds de haut et de cent de large. Il est impossible
d'exprimer quelle en était la matière. On voit
assez quelle supériorité prodigieuse elle
devait avoir sur ces cailloux et sur ce sable que nous
nommons or et pierreries.
Vingt belles filles de la
garde reçurent Candide et Cacambo à la
descente du carrosse, les conduisirent aux bains, les
vêtirent de robes d'un tissu de duvet de colibri,
après quoi les grands officiers et les grandes
officières de la couronne les menèrent
à l'appartement de Sa Majesté, au milieu de
deux files chacune de mille musiciens, selon l'usage
ordinaire. Quand ils approchèrent de la salle du
trône, Cacambo demanda à un grand officier
comment il fallait s'y prendre pour saluer Sa
Majesté : si on se jetait à genoux ou
ventre à terre, si on mettait les mains sur la
tête ou sur le derrière, si on léchait
la poussière de la salle -- en un mot, quelle
était la cérémonie. « L'usage, dit
le grand officier, est d'embrasser le roi et de le baiser
des deux côtés ». Candide et Cacambo
sautèrent au cou de Sa Majesté, qui les
reçut avec toute la grâce imaginable et qui les
pria poliment à souper.
En attendant, on leur fit voir
la ville, les édifices publics élevés
jusqu'aux nues, les marchés ornés de mille
colonnes, les fontaines d'eau pure, les fontaines d'eau de
rose, celles de liqueurs de canne à sucre, qui
coulaient continuellement dans de grandes places,
pavées d'une espèce de pierreries qui
répandaient une odeur semblable à celle du
girofle et de la cannelle. Candide demanda à voir la
cour de justice, le parlement. On lui dit qu'il n'y en avait
point, et qu'on ne plaidait jamais. Il s'informa s'il y
avait des prisons, et on lui dit que non. Ce qui le surprit
davantage, et qui lui fit le plus de plaisir, ce fut le
palais des sciences, dans lequel il vit une galerie de deux
mille pas, toute pleine d'instruments de mathématique
et de physique.
Après avoir parcouru,
toute l'après-midi, à peu près la
millième partie de la ville, on les ramena chez le
roi. Candide se mit à table entre Sa Majesté,
son valet Cacambo et plusieurs dames. Jamais on ne fit
meilleure chère, et jamais on n'eut plus d'esprit
à souper qu'en eut Sa Majesté. Cacambo
expliquait les bons mots du roi à Candide, et quoique
traduits, ils paraissaient toujours des bons mots. De tout
ce qui étonnait Candide, ce n'était pas ce qui
l'étonnait le moins.
Ils passèrent un mois
dans cet hospice. Candide ne cessait de dire à
Cacambo : « Il est vrai, mon ami, encore une fois, que
le château où je suis né ne vaut pas le
pays où nous sommes. Mais enfin Mlle Cunégonde
n'y est pas, et vous avez sans doute quelque maîtresse
en Europe. Si nous restons ici, nous n'y serons que comme
les autres. Au lieu que si nous retournons dans notre monde
seulement avec douze moutons chargés de cailloux
d'Eldorado, nous serons plus riches que tous les rois
ensemble, nous n'aurons plus d'inquisiteurs à
craindre, et nous pourrons aisément reprendre Mlle
Cunégonde ».
Ce discours plut à
Cacambo : on aime tant à courir, à se faire
valoir chez les siens, à faire parade de ce qu'on a
vu dans ses voyages, que les deux heureux résolurent
de ne plus l'être et de demander leur congé
à Sa Majesté.
« Vous faites une
sottise, leur dit le roi. Je sais bien que mon pays est peu
de chose, mais, quand on est passablement quelque part, il
faut y rester. Je n'ai pas assurément le droit de
retenir des étrangers : c'est une tyrannie qui
n'est ni dans nos moeurs, ni dans nos lois. Tous les hommes
sont libres. Partez quand vous voudrez, mais la sortie est
bien difficile. Il est impossible de remonter la
rivière rapide sur laquelle vous êtes
arrivés par miracle, et qui court sous des
voûtes de rochers. Les montagnes qui entourent tout
mon royaume ont dix mille pieds de hauteur, et sont droites
comme des murailles. Elles occupent chacune en largeur un
espace de plus de dix lieues. On ne peut en descendre que
par des précipices. Cependant, puisque vous voulez
absolument partir, je vais donner ordre aux intendants des
machines d'en faire une qui puisse vous transporter
commodément. Quand on vous aura conduits au revers
des montagnes, personne ne pourra vous accompagner, car mes
sujets ont fait voeu de ne jamais sortir de leur enceinte,
et ils sont trop sages pour rompre leur voeu. Demandez-moi
d'ailleurs tout ce qu'il vous plaira.
- Nous ne demandons à
Votre Majesté, dit Cacambo, que quelques moutons
chargés de vivres, de cailloux, et de la boue du
pays ». Le roi rit : « Je ne
conçois pas, dit-il, quel goût vos gens
d'Europe ont pour notre boue jaune. Mais emportez-en tant
que vous voudrez, et grand bien vous fasse ».
Il donna l'ordre sur-le-champ
à ses ingénieurs de faire une machine pour
guinder ces deux hommes extraordinaires hors du royaume.
Trois mille bons physiciens y travaillèrent. Elle fut
prête au bout de quinze jours, et ne coûta pas
plus de vingt millions de livres sterling, monnaie du pays.
On mit sur la machine Candide et Cacambo. Il y avait deux
grands moutons rouges sellés et bridés pour
leur servir de monture quand ils auraient franchi les
montagnes, vingt moutons de bât chargés de
vivres, trente qui portaient des présents de ce que
le pays a de plus curieux, et cinquante chargés d'or,
de pierreries et de diamants. Le roi embrassa tendrement les
deux vagabonds.
Ce fut un beau spectacle que
leur départ, et la manière ingénieuse
dont ils furent hissés, eux et leurs moutons, au haut
des montagnes. Les physiciens prirent congé d'eux
après les avoir mis en sûreté, et
Candide n'eut plus d'autre désir et d'autre objet que
d'aller présenter ses moutons à Mlle
Cunégonde. « Nous avons, dit-il, de quoi payer
le gouverneur de Buenos-Aires, si Mlle Cunégonde peut
être mise à prix. Marchons vers la Cayenne,
embarquons-nous, et nous verrons ensuite quel royaume nous
pourrons acheter ».
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