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« Je
recherchais surtout dans mes voyages les artistes et ces
hommes divins qui chantent les dieux sur la lyre et la
félicité des peuples qui honorent les lois, la
religion et les tombeaux.
« Ces chantres sont de
race divine, ils possèdent le seul talent
incontestable dont le ciel ait fait présent à
la terre. Leur vie est à la fois naïve et
sublime ; ils célèbrent les dieux avec
une bouche d'or, et sont les plus simples des hommes ;
ils causent comme des immortels ou comme de petits
enfants ; ils expliquent les lois de l'univers, et ne
peuvent comprendre les affaires les plus innocentes de la
vie ; ils ont des idées merveilleuses de la
mort ; et meurent sans s'en apercevoir, comme des
nouveau-nés.
« Sur les monts de la
Calédonie, le dernier barde qu'on ait ouï dans
ces déserts me chanta les poèmes dont un
héros consolait jadis sa vieillesse. Nous
étions assis sur quatre pierres rongées de
mousse ; un torrent coulait à nos pieds ;
le chevreuil passait à quelque distance parmi les
débris d'une tour, et le vent des mers sifflait sur
la bruyère de Cona. Maintenant la religion
chrétienne, fille aussi des hautes montagnes, a
placé des croix sur les monuments des héros de
Morven et touché la harpe de David au bord du
même torrent où Ossian fit gémir la
sienne. Aussi pacifique que les divinités de Selma
étaient guerrières, elle garde des troupeaux
où Fingal livrait des combats, et elle a
répandu des anges de paix dans les nuages
qu'habitaient des fantômes homicides.
« L'ancienne et riante
Italie m'offrit la foule de ses chefs-d'oeuvre. Avec quelle
sainte et poétique horreur j'errais dans ces vastes
édifices consacrés par les arts à la
religion ! Quel labyrinthe de colonnes ! Quelle
succession d'arches et de voûtes ! Qu'ils sont
beaux ces bruits, qu'on entend autour des dômes,
semblables aux rumeurs des flots dans l'Océan, aux
murmures des vents dans les forêts ou à la voix
de Dieu dans son temple ! L'architecte bâtit,
pour ainsi dire, les idées du poète, et les
fait toucher aux sens.
« Cependant, qu'avais-je
appris jusqu'alors avec tant de fatigue ? Rien de
certain parmi les anciens, rien de beau parmi les modernes.
Le passé et le présent sont deux statues
incomplètes : l'une a été
retirée toute mutilée du débris des
âges, l'autre n'a pas encore reçu sa perfection
de l'avenir.
« Mais peut-être,
mes vieux amis, vous surtout, habitants du désert,
êtes-vous étonnés que, dans ce
récit de mes voyages, je ne vous aie pas une seule
fois entretenus des monuments de la nature ?
« Un jour j'étais
monté au sommet de l'Etna, volcan qui brûle au
milieu d'une île. Je vis le soleil se lever dans
l'immensité de l'horizon au-dessous de moi, la Sicile
resserrée comme un point à mes pieds et la mer
déroulée au loin dans les espaces. Dans cette
vue perpendiculaire du tableau, les fleuves ne me semblaient
plus que des lignes géographiques tracées sur
une carte ; mais, tandis que d'un côté mon
oeil apercevait ces objets, de l'autre il plongeait dans le
cratère de l'Etna, dont je découvrais les
entrailles brûlantes entre les bouffées d'une
noire vapeur.
« Un jeune homme plein de
passions, assis sur la bouche du volcan, et pleurant sur les
mortels dont à peine il voyait à ses pieds les
demeures, n'est sans doute, ô vieillards ! qu'un
objet digne de votre pitié ; mais, quoi que vous
puissiez penser de René, ce tableau vous offre
l'image de son caractère et de son existence :
c'est ainsi que toute ma vie j'ai eu devant les yeux une
création à la fois immense et imperceptible et
un abîme ouvert à mes
côtés ».
En prononçant ces derniers
mots, René se tut et tomba subitement dans la
rêverie. Le père Souël le regardait avec
étonnement, le vieux Sachem aveugle, qui n'entendait
plus parler le jeune homme ne savait que penser de ce
silence. René avait les yeux attachés sur un
groupe d'Indiens qui passaient gaiement dans la plaine. Tout
à coup sa physionomie s'attendrit, des larmes coulent
de ses yeux ; il s'écrie :
« Heureux sauvages !
oh ! que ne puis-je jouir de la paix qui vous
accompagne toujours ! Tandis qu'avec si peu de fruit je
parcourais tant de contrées, vous, assis
tranquillement sous vos chênes, vous laissiez couler
les jours sans les compter. Votre raison n'était que
vos besoins, et vous arriviez mieux que moi au
résultat de la sagesse, comme l'enfant, entre les
jeux et le sommeil. Si cette mélancolie qui
s'engendre de l'excès du bonheur atteignait
quelquefois votre âme, bientôt vous sortiez de
cette tristesse passagère et votre regard levé
vers le ciel cherchait avec attendrissement ce je ne sais
quoi inconnu qui prend pitié du pauvre
sauvage ».
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