|
1
5
10
15
20
25
30
35
40
45
50
55
60
65
|
-
Ah ! madame ! s'écria M. de Clèves,
votre air et vos paroles me font voir que vous avez des
raisons pour souhaiter d'être seule, que je ne connais
point, et je vous conjure de me les dire.
Il la pressa longtemps de les lui
apprendre sans pouvoir l'y obliger ; et, après
qu'elle se fut défendue d'une manière qui
augmentait toujours la curiosité de son mari, elle
demeura dans un profond silence, les yeux
baissés ; puis tout d'un coup prenant la parole
et le regardant :
- Ne me contraignez point, lui dit-elle,
à vous avouer une chose que je n'ai pas la force de
vous avouer, quoique j'en aie eu plusieurs fois le dessein.
Songez seulement que la prudence ne veut pas qu'une femme de
mon âge, et maîtresse de sa conduite, demeure
exposée au milieu de la cour.
- Que me faites-vous envisager,
madame, s'écria M. de Clèves. Je n'oserais
vous le dire de peur de vous offenser.
Mme de Clèves ne
répondit point , et son silence acheva de
confirmer son mari dans ce qu'il avait
pensé :
- Vous ne me dites rien, reprit-il,
et c'est me dire que je ne me trompe pas.
- Eh bien, monsieur, lui
répondit-elle en se jetant à ses genoux, je
vais vous faire un aveu que l'on n'a jamais fait à
son mari ; mais l'innocence de ma conduite et de mes
intentions m'en donne la force. Il est vrai que j'ai des
raisons de m'éloigner de la cour et que je veux
éviter les périls où se trouvent
quelquefois les personnes de mon âge. Je n'ai jamais
donné nulle marque de faiblesse et je ne craindrais
pas d'en laisser paraître si vous me laissiez la
liberté de me retirer de la cour ou si j'avais encore
Mme de Chartres pour aider à me conduire. Quelque
dangereux que soit le parti que je prends, je le prends avec
joie pour me conserver digne d'être à vous. Je
vous demande mille pardons, si j'ai des sentiments qui vous
déplaisent, du moins je ne vous déplairai
jamais par mes actions. Songez que pour faire ce que je
fais, il faut avoir plus d'amitié et plus d'estime
pour un mari que l'on en a jamais eu ; conduisez-moi,
ayez pitié de moi, et aimez-moi encore, si vous
pouvez.
M. de Clèves était
demeuré, pendant tout ce discours, la tête
appuyée sur ses mains, hors de lui-même, et il
n'avait pas songé à faire relever sa femme.
Quand elle eut cessé de parler, qu'il jeta les yeux
sur elle, qu'il la vit à ses genoux le visage couvert
de larmes et d'une beauté si admirable, il pensa
mourir de douleur, et l'embrassa en la relevant :
- Ayez pitié de moi
vous-même, madame, lui dit-il, j'en suis digne ;
et pardonnez si, dans les premiers moments d'une affliction
aussi violente qu'est la mienne, je ne réponds pas,
comme je dois, à un procédé comme le
vôtre. Vous me paraissez plus digne d'estime et
d'admiration que tout ce qu'il y a jamais eu de femmes au
monde ; mais aussi je me trouve le plus malheureux
homme qui ait jamais été. Vous m'avez
donné de la passion dès le premier moment
où je vous ai vue ; vos rigueurs et votre
possession n'ont pu l'éteindre : elle dure
encore ; je n'ai jamais pu vous donner de l'amour, et
je vois que vous craignez d'en avoir pour un autre. Et qui
est-il, madame, cet homme heureux qui vous donne cette
crainte ? Depuis quand vous plaît-il ?
Qu'a-t-il fait pour vous plaire ? Quel chemin a-t-il
trouvé pour aller à votre coeur ? Je
m'étais consolé en quelque sorte de ne l'avoir
pas touché par la pensée qu'il était
incapable de l'être. Cependant un autre fait ce que je
n'ai pu faire. J'ai tout ensemble la jalousie d'un mari et
celle d'un amant ; mais il est impossible d'avoir celle
d'un mari après un procédé comme le
vôtre. Il est trop noble pour ne me pas donner une
sûreté entière ; il me console
même comme votre amant. La confiance et la
sincérité que vous avez pour moi sont d'un
prix infini : vous m'estimez assez pour croire que je
n'abuserai pas de cet aveu. Vous avez raison, madame, je
n'en abuserai pas et je ne vous en aimerai pas moins. Vous
me rendez malheureux par la plus grande marque de
fidélité que jamais une femme ait
donnée à son mari. Mais, madame, achevez, et
apprenez-moi qui est celui que vous voulez
éviter.
- Je vous supplie de ne me le point
demander, répondit-elle ; je suis résolue
de ne pas vous le dire et je crois que la prudence ne veut
pas que je vous le nomme.
- Ne craignez point, madame, reprit
M. de Clèves, je connais trop le monde pour ignorer
que la considération d'un mari n'empêche pas
que l'on ne soit amoureux de sa femme. On doit haïr
ceux qui le sont et non pas s'en plaindre ; et encore
une fois, madame, je vous conjure de m'apprendre ce que j'ai
envie de savoir.
- Vous me presseriez inutilement,
répliqua-t-elle ; j'ai de la force pour taire ce
que je crois ne pas devoir dire. L'aveu que je vous ai fait
n'a pas été par faiblesse, et il faut plus de
courage pour avouer cette vérité que pour
entreprendre de la cacher.
|