Table principale



Table secondaire





Textes du XVIIe siècle
René Descartes
Discours de la méthode
« Je pense donc je suis »
1637


Introduction to French Studies -- Pascal Michelucci -- FRE 180Y (L0301)

| La guirlande de Julie | Discours de la méthode | Les précieuses ridicules | L'avare | Maximes |
|
Pensées | Iphigénie | Phèdre | Les Animaux malades de la peste | Le héron | Les Membres et l'Estomac |
|
La Princesse de Clèves | L'exécution d'une empoisonneuse | Le Petit Chaperon rouge |



1



5




10




15




20




25




30




35




40




45




50




55




60




65




70




75




80




85

    J'avais depuis longtemps remarqué que, pour les moeurs, il est nécessaire quelquefois de suivre des opinions qu'on sait être fort incertaines, exactement comme si elles étaient indubitables. Mais, pour ce qu'alors je désirais vaquer seulement à la recherche de la vérité, je pensai qu'il fallait que je fasse tout le contraire, et que je rejette, comme absolument faux tout ce en quoi je pourrais imaginer le moindre doute, afin de voir s'il ne resterait point, après cela, quelque chose dans mes croyances qui soit entièrement indubitable. Ainsi, à cause que nos sens nous trompent quelquefois, je voulus supposer qu'il n'y avait aucune chose qui fût telle qu'ils nous la font imaginer. Et parce qu'il y a des hommes qui se méprennent en raisonnant, même touchant les plus simples matières de géométrie, et y font des paralogismes, jugeant que j'étais sujet à faillir autant qu'aucun autre, je rejetai comme fausses toutes les raisons que j'avais prises auparavant pour des démonstrations.
    Et enfin, considérant que toutes les mêmes pensées que nous avons étant éveillés, peuvent aussi nous venir quand nous dormons, sans qu'il y en ait aucune, pour lors, qui soit vraie, je me résolus de feindre que toutes les choses qui m'étaient jamais entrées en l'esprit n'étaient non plus vraies que les illusions de mes songes.
    Mais, aussitôt après, je pris garde que, pendant que je voulais ainsi penser que tout était faux, il fallait nécessairement que moi, qui le pensais, je sois quelque chose. Et remarquant que cette vérité : je pense, donc je suis, était si ferme et si assurée que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques n'étaient pas capables de l'ébranler, je jugeai que je pouvais la recevoir, sans scrupule, pour le premier principe de la philosophie, que je cherchais.
    De plus, examinant avec attention ce que j'étais, et voyant que je pouvais feindre que je n'avais aucun corps, et qu'il n'y avait aucun monde, ni aucun lieu où je me trouve, mais que je ne pouvais pas feindre, pour cela, que je n'étais point (et qu'au contraire, de cela même que je pensais à douter de la vérité des autres choses), il suivait très évidemment et très certainement que j'étais. Par contre, si j'avais seulement cessé de penser, encore que tout le reste de ce que j'avais jamais imaginé soit vrai, je n'avais aucune raison de croire que je sois : je compris de là que j'étais une substance dont toute l'essence ou la nature n'est que de penser, et qui, pour être, n'a besoin d'aucun lieu, ni ne dépend d'aucune chose matérielle. De sorte que ce moi, c'est-à-dire l'âme par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement distincte du corps, et même qu'elle est plus aisée à connaître que lui, et qu'encore qu'il ne soit point, elle ne cesserait pas d'être tout ce qu'elle est.
    Après cela, je considérai en général ce qui est requis à une proposition pour être vraie et certaine. Car, puisque je venais d'en trouver une que je savais être telle, je pensai que je devais aussi savoir en quoi consiste cette certitude. Et ayant remarqué qu'il n'y a rien du tout en ceci : je pense, donc je suis, qui m'assure que je dis la vérité, sinon que je vois très clairement que, pour penser, il faut être, je jugeai que je pouvais prendre pour règle générale que les choses que nous concevons fort clairement et fort distinctement sont toutes vraies ; mais qu'il y a seulement quelque difficulté à bien remarquer quelles sont celles que nous concevons distinctement En suite de quoi, faisant réflexion sur ce que je doutais, et que, par conséquent, mon être n'était pas tout parfait, car je voyais clairement que c'était une plus grande perfection de connaître que de douter, je m'avisai de chercher d'où j'avais appris à penser à quelque chose de plus parfait que je n'étais. Et je m'aperçus évidemment que ce devait être de quelque nature qui soit en effet plus parfaite. Pour ce qui est des pensées que j'avais de plusieurs autres choses hors de moi, comme du ciel, de la terre, de la lumière, de la chaleur, et de mille autres, je n'étais point tant en peine de savoir d'où elles venaient, à cause que, ne remarquant rien en elles qui me semble les rendre supérieures à moi, je pouvais croire qu'elles étaient vraies, que c'étaient des dépendances de ma nature, en tant qu'elle avait quelque perfection.
    Mais ce ne pouvait être de même de l'idée d'un être plus parfait que le mien ; car, de la tenir du néant, c'était chose manifestement impossible ; et pour ce qu'il n'y a pas moins de répugnance à accepter que le plus parfait soit une suite et une dépendance du moins parfait qu'à accepter le fait que de rien procède quelque chose, je ne pouvais la tenir non plus de moi-même.
    Ainsi, la seule possibilité était qu'elle ait été mise en moi par une nature véritablement plus parfaite que je ne l'étais, et même qu'il y avait en elle toutes les perfections dont je pouvais avoir aucune idée, c'est-à-dire, pour m'expliquer en un mot, que cela soit Dieu.
    A quoi j'ajoutai que, puisque je connaissais quelques perfections que je n'avais point, je n'étais pas le seul être qui existe (j'userai, s'il vous plaît, ici librement des mots de l'École), mais qu'il fallait, de nécessité, qu'il y en ait quelque autre plus parfait, dont je dépendais, et dont j'avais acquis tout ce que j'avais. Car, si j'avais été seul et indépendant de tout autre, de sorte à avoir, de moi-même, tout ce peu par quoi je participais de l'être parfait, j'aurais pu avoir de moi, par même raison, tout le surplus que je connaissais me manquer, et ainsi être moi-même infini, éternel, immuable, tout connaissant, tout puissant, et enfin avoir toutes les perfections que je pouvais remarquer être en Dieu. Car, suivant les raisonnements que je viens de faire, pour connaître la nature de Dieu autant que la mienne en était capable, je n'avais qu'à considérer toutes les choses dont je trouvais en moi quelque idée, si c'était perfection, ou non, de les posséder, et j'étais assuré qu'aucune de celles qui marquaient quelque imperfection, n'était en lui, mais que toutes les autres y étaient. Je voyais que le doute, l'inconstance, la tristesse, et choses semblables, ne pouvaient pas y être, vu que j'aurais été moi-même bien aise d'en être exempt.



GRIMOIRE-FRE 180Y
©Pascal Michelucci
Créé le 28 juillet 1996