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Textes du XVIe siècle
Marguerite de Navarre
L'heptaméron
« Les cordeliers et le boucher »
1559


Introduction to French Studies -- Pascal Michelucci -- FRE 180Y (L0301)

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TRENTE QUATRIÈME NOUVELLE

Deux Cordeliers, écoutant le secret où l'on ne les avait pas appelés, pour avoir mal entendu le langage d'un boucher, mirent leur vie en danger.


    Il y a un village entre Nyort et Fors, nommé Grip, qui est au Seigneur de Fors. Un jour, il arriva que deux Cordeliers, venant de Nyort, arrivèrent bien tard en ce lieu de Grip et logèrent dans la maison d'un boucher.
    Et, parce qu'entre leur chambre et celle de leur hôte il n'y avait que des planches bien mal jointes, l'envie leur prit d'écouter ce que le mari disait à sa femme dans leur lit. Ils vinrent mettre leurs oreilles tout droit au chevet du lit du mari, lequel, ne se méfiant pas de ses hôtes, parlait à sa femme en privé de son ménage, en lui disant:
« Eh, mon amie, il me faut demain me lever tôt pour aller voir nos cordeliers, car il y en a un bien gras, qu'il nous faut tuer ; nous le salerons itout de suite et nous en ferons bien notre profit ».
    Et, bien qu'il parlait de ses pourceaux, qu'il appelait cordeliers, c'est ainsi que les deux pauvres frères, qui entendirent parler de ce complot, se tinrent tout assûrés que c'était pour eux et qu'ils attendirent en grande peur et crainte l'aube du jour.
    Il y en avait un d'eux fort gras et l'autre assez maigre. Le gras voulait se confesser à son compagnon, en disant qu'un boucher qui a perdu l'amour et la crainte de Dieu, ne ferait pas plus de cas de l'assommer qu'un bœuf ou une autre bête, et, vu qu'ils étaient enfermés dans leur chambre, de laquelle ils ne pouvaient pas sortir sans passer par celle de l'hôte, ils devaient se tenir bien sûrs de leur mort et recommander leur âme à Dieu. Mais le jeune, qui n'était pas aussi vaincu par la peur que son compagnon lui dit que, puisque la porte leur était fermée, il fallait essayer de passer par la fenêtre et qu'aussi bien ils ne sauraient avoir pire que la mort, ce avec quoi le gras fut d'accord.
    Le jeune ouvrit la fenêtre et, voyant qu'elle n'était pas trop haute par rapport à la terre, sauta légèrement en bas et s'enfuit le plus tôt et le plus loin qu'il put, sans attendre son compagnon, lequel prit le même risque, mais sa pesanteur le contraignit de rester au sol, car, au lieu de sauter, il tomba si lourdement qu'il se blessa à la jambe.
    Et, quand il se vit abandonné par son compagnon et qu'il ne pouvait pas le suivre, il regarda alentour où il pourrait se cacher, et il ne vit rien qu'un abri à pourceaux, où il se traîna du mieux qu'il put, et, ouvrant la porte pour se cacher dedans, il s'en échappa deux grands pourceaux, à la place desquel se mit le pauvre cordelier. Il ferma la petite porte sur lui, espérant, quand il entendrait le bruit des gens passant, qu'il appellerait et trouverait du secours.
    Mais, aussitôt que le matin fut venu, le boucher prépara ses grands couteaux et dit à sa femme qu'elle lui tienne compagnie pour aller tuer son pourceau gras, et, quand il arriva à l'abri dans lequel le cordelier s'était caché, il commença à crier bien haut après avoir ouvert la petite porte : « Sortez-moi d'ici, maître cordelier ! Sortez-moi d'ici, car aujourd'hui j'aurai de vos boudins ».
    Le pauvre Cordelier, ne pouvant pas se soutenir sur sa jambe, sortit à quatre pattes hors de l'abri, criant, tant qu'il pouvait, miséricorde. Et, si le pauvre frère eut grand peur, le boucher et sa femme n'en eurent pas moins, car ils pensaient que Saint François était en colère contre eux de ce qu'ils nommaient une bête « cordelier » et se mirent à genoux devant le pauvre frère, demandant pardon à Saint François et à sa religion, de sorte que le cordelier criait d'un côté miséricorde au boucher et le boucher lui demandait de même, tant et si bien que les uns et les autres ils mirent plus d'un quart d'heure à se rassurer.
    A la fin, le beau père, reconnaissant que le boucher ne lui voulait point de mal, lui conta la raison pour laquelle il s'était caché dans l'abri, alors leur peur tourna immédiatement à la rigolade, à part que le pauvre cordelier, qui avait mal à la jambe, n'avait pas de quoi se réjouir, mais le boucher le mena dans sa maison, où il le fit très bien panser.
    Son compagnon, qui l'avait laissé au besoin, courut toute la nuit, tant qu'au matin il arriva à la maison du Seigneur de Fors, où il se plaignit de ce boucher, qu'il soupçonnait d'avoir tué son compagnon, vu qu'il n'était pas venu après lui. Le Seigneur de Fors envoya ses gens tout de suite à Grip pour savoir la vérité, et il ne trouva point matière à pleurer dans la scène, mais il ne manqua pas de raconter l'histoire à sa Maîtresse, Madame la Duchesse d'Angoulême, mère du Roi François, premier de ce nom.

    « Voilà, mes Dames, comment il ne faut pas écouter le secret là où on est appelé à mal interpréter les paroles d'autrui ».
- Ne savais-je pas bien, dit Simontaut, que Nomerside ne nous ferait pas pleurer, mais bien fort rire, ce en quoi il me semble que chacun de nous s'est bien acquitté.
- Et qu'est-ce à dire ?, dit Oisille, que nous sommes plus enclins à rire d'une folie que d'une chose sagement faite ?
- Parce que, dit Hircan, elle nous est d'autant plus agréable qu'elle est semblable à notre nature qui d'elle-même n'est jamais sage, et chacun prend plaisir à son semblable, les fous aux folies et les sages à la prudence. Je crois, dit-il, qu'il n'y a ni sage ni fou qui ne puisse s'empêcher de rire de cette histoire.
- Il y en a, dit Geburon, qui ont le cœur tant adonné à l'amour de la sagesse que, par des choses qu'ils ne s'intéressent pas d'entendre, on ne saurait les faire rire, car ils ont une joie en leur cœur et un contentement si modérés qu'aucun accident ne peut les émouvoir.
- Où sont ceux-là ? dit Hircan.
- Les Philosophes du temps passé, répondit Geburon, dont la tristesse et la joie ne sont quasiment point senties, du moins ils ne montrent rien de semblable, à tel point qu'il tenaient pour une grande vertu que de se vaincre eux-mêmes et leur passion, et je trouve aussi efficace leur manière de vaincre une passion vicieuse ; mais contre une passion naturelle, qui ne tend à aucun mal, cette victoire-là me semble inutile.



GRIMOIRE-FRE 180Y
©Pascal Michelucci
Créé le 28 juillet 1996