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Liberté de
penser (Morale) :
Ces termes, liberté de
penser, ont deux sens : l'un général,
l'autre borné. Dans le premier, ils signifient cette
généreuse force d'esprit qui lie notre
persuasion uniquement à la vérité. Dans
le second, ils expriment le seul effet qu'on peut attendre,
selon les esprits forts, d'un examen libre et exact - je
veux dire, l'inconviction. Autant l'une est louable et
mérite d'être applaudie, autant l'autre est
blamable, et mérite d'être combattue.
La véritable liberté
de penser tient l'esprit en garde contre les
préjugés et la précipitation.
Guidée par cette sage Minerve, elle ne donne aux
dogmes qu'on lui propose qu'un degré
d'adhésion proportionné à leur
degré de certitude. Elle croit fermement ceux qui
sont évidents; elle range ceux qui ne le sont pas
parmi les probabilités. Et il en est sur lesquels
elle tient sa croyance en équilibre. Mais si le
merveilleux s'y joint, elle en devient moins crédule;
elle commence à douter, et se méfie des
charmes de l'illusion. En un mot, elle ne se rend au
merveilleux qu'après s'être bien
prémunie contre le penchant trop rapide qui nous y
entraîne.
Elle ramasse surtout toutes ses
forces contre les préjugés que
l'éducation de notre enfance nous fait prendre sur la
religion, parce que ce sont ceux dont nous nous
défaisons le plus difficilement; il en reste toujours
quelque trace, souvent même après nous en
être éloignés; lassés
d'être livrés à nous-mêmes, un
ascendant plus fort que nous nous tourmente et nous y fait
revenir.
Nous changeons de mode, de langage.
Il y a mille choses sur lesquelles insensiblement nous nous
accoutumons à penser autrement que dans l'enfance.
Notre raison se porte volontiers à prendre ces
nouvelles formes, mais les idées qu'elle s'est faites
sur la religion sont d'une espèce respectable pour
elle. Rarement ose-t-elle les examiner, et l'impression que
ces préjugés ont faite sur l'homme encore
enfant ne périt communément qu'avec lui. On ne
doit pas s'en étonner : l'importance de la
matière, jointe à l'exemple de nos parents que
nous voyons en être réellement
persuadés, sont des raisons plus que suffisantes pour
les graver dans notre coeur, de manière qu'il est
difficile de les en effacer. Les premiers traits que leurs
mains impriment dans nos âmes laissent toujours des
impressions profondes et durables : telle est notre
superstition que nous croyons honorer Dieu par les entraves
où nous mettons notre raison. Nous craignons de nous
démasquer à nous-mêmes, et de nous
surprendre dans l'erreur, comme si la vérité
avait à redouter de paraître au grand jour.
Je suis bien éloigné
d'en conclure qu'il faille pour cela décider au
tribunal de la fière raison les questions qui ne sont
que du ressort de la foi. Dieu n'a point abandonné
à nos discussions des mystères qui, soumis
à la spéculation, paraîtraient des
absurdités. Dans l'ordre de la
révélation, il a posé des
barrières insurmontables à tous nos efforts.
Il a marqué un point où l'évidence
cesse de luire pour nous : et ce point est le terme de
la raison.
Mais là où elle finit,
ici commence la foi, qui a le droit d'exiger de l'esprit un
parfait assentiment sur des choses qu'il ne comprend pas.
Mais cette soumission de l'aveugle raison à la foi
n'ébranle pas pour cela ses fondements, et ne
renverse pas les limites de la connaissance. Eh quoi ?
Si elle n'avait pas lieu en matière de religion,
cette raison que quelques-uns décrient si fort, nous
n'aurions aucun droit de tourner en ridicule les opinions et
les cérémonies extravagantes qu'on remarque
dans toutes les religions, excepté la
véritable. Qui ne voit que c'est là ouvrir un
vaste champ au fanatisme le plus outré, et aux
superstitions les plus insensées ? Avec de
pareils principes, il n'y a rien qu'on ne croie, et les
opinions les plus monstrueuses, la honte de
l'humanité, sont adoptées. La religion qui en
est l'honneur, et qui nous distingue le plus des brutes,
n'est-elle pas souvent la chose en quoi les hommes
paraissent les moins raisonnables ?
Nous sommes faits d'une
étrange manière; nous ne saurions nous tenir
dans un juste milieu. Si l'on n'est pas superstitieux, on
est impie. Il semble qu'on ne puisse être docile par
raison, et fidèle comme philosophe. Je laisse ici
à décider laquelle des deux est la plus
déraisonnable et la plus injurieuse à la
religion, ou de la superstition ou de
l'impiété. Quoi qu'il en soit, les bornes
posées entre l'une et l'autre ont eu moins à
souffrir de la hardiesse de l'esprit que de la corruption du
coeur.
La superstition est devenue impie,
et l'impiété elle-même est devenue
superstitieuse. Oui, dans toutes les religions de la terre,
la liberté de penser qui insulte aux bons croyants,
comme à des âmes faibles, à des esprits
superstitieux, à des génies serviles, est
quelquefois plus crédule et plus superstitieuse qu'on
ne le pense.
Quel usage de raison puis-je
apercevoir dans des hommes qui croient par autorité
qu'il ne faut pas croire à l'autorité ?
Quels sont la plupart de ces enfants qui se glorifient de
n'avoir point de religion ? A les entendre parler, ils
sont les seuls sages, les seuls philosophes dignes de ce
nom. Ils possèdent eux seuls l'art d'examiner la
vérité. Ils sont seuls capables de tenir leur
raison dans un équilibre parfait, qui ne saurait
être détruit que par le poids des preuves. Tous
les autres hommes, esprits paresseux, coeurs serviles et
lâches, rampent sous le joug de l'autorité, et
se laissent entraîner sans résistance, par les
opinions reçues.
Mais combien n'en voyons-nous pas
dans leur société qui se laissent subjuguer
par un enfant plus habile ! Qu'il se trouve parmi eux
un de ces génies heureux, dont l'esprit vif et
original soit capable de donner le ton; que cet esprit
d'ailleurs éclairé se précipite dans
l'inconviction, parce qu'il aura été la dupe
d'un coeur corrompu : son imagination forte, vigoureuse
et dominante exercera sur leurs sentiments un pouvoir
d'autant plus despotique qu'un secret penchant à la
liberté prêtera à ses raisons
victorieuses une force nouvelle. Elle fera passer son
enthousiasme dans les jeunes imaginations, les
fléchira, les pliera à son gré, les
subjuguera, les renversera.
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