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Textes du XVIIe siècle
Madame de Sévigné
Lettres
« L'exécution d'une empoisonneuse »
1676-1680


Introduction to French Studies -- Pascal Michelucci -- FRE 180Y (L0301)

| La guirlande de Julie | Discours de la méthode | Les précieuses ridicules | L'avare | Maximes |
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Pensées | Iphigénie | Phèdre | Les Animaux malades de la peste | Le héron | Les Membres et l'Estomac |
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La Princesse de Clèves | L'exécution d'une empoisonneuse | Le Petit Chaperon rouge |



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A Paris, le mercredi 29 juillet 1676

    Le monde est bien injuste. Il l'a bien été aussi pour la Brinvilliers : jamais tant de crimes n'ont été traités si doucement. Elle n'a pas eu la question : on avait si peur qu'elle ne parle qu'on lui faisait entrevoir le pardon, et si bien entrevoir qu'elle ne croyait pas mourir. Elle dit en montant sur l'échafaud : « C'est donc tout de bon ? » Enfin elle est au vent, et son confesseur dit que c'est une sainte.
    M. le premier président (de Lamoignon) avait choisi ce docteur comme une merveille : il fut trompé par les intéressés, c'était celui qu'on voulait qu'il prenne. N'avez-vous point vu ces gens qui font des tours de cartes ? Ils les mêlent fort longtemps, et vous disent d'en prendre une, celle qu'il vous plaira, et qu'ils ne s'en soucient pas. Vous la prenez, vous croyez l'avoir prise, et c'est justement celle qu'ils veulent : à l'application, elle est juste.
    Le maréchal de Villeroi disait l'autre jour : « L'intendant du Languedoc sera ruiné de cette affaire-ci ». Le maréchal de Gramont répondit : « Il faudra qu'il supprime sa table ». Voilà bien des épigrammes.
    Je suppose que vous savez qu'on croit qu'il y a cent mille écus répandus pour faciliter toutes choses : l'innocence ne fait guère de telles profusions. On ne peut écrire tout ce qu'on sait -- ce sera pour une soirée.
    Rien n'est si plaisant que tout ce que vous dites sur cette horrible femme. Je crois que vous avez contentement, car il n'est pas possible qu'elle soit au paradis : sa vilaine âme doit être séparée des autres. Assassiner est le plus sûr. Nous sommes de votre avis : c'est une bagatelle en comparaison d'être huit mois à tuer son père, et à recevoir toutes ses caresses et toutes ses douceurs, à quoi elle ne répondait qu'en doublant toujours la dose.

*****


A Paris, le vendredi 23 février 1680

    Je ne vous parlerai que de Mme Voisin ; ce ne fut point mercredi, comme je vous l'avais dit, qu'elle fut brûlée, ce ne fut qu'hier. Elle savait son arrêt dès lundi, chose fort extraordinaire. Le soir elle dit à ses gardes : « Quoi ? Nous ne faisons pas médianoche ? » Elle mangea avec eux à minuit, par fantaisie, car ce n'était point jour maigre ; elle but beaucoup de vin, elle chanta vingt chansons à boire. Le mardi, elle eut la question ordinaire, la question extraordinaire : elle avait dormi huit heures. Elle fut confrontée à Mme de Dreux, Le Fréron, et plusieurs autres, sur le matelas de torture : on ne dit pas encore ce qu'elle a dit. On croit toujours qu'on verra des choses étranges. Elle soupa le soir, et recommença, toute brisée qu'elle était, à faire la débauche avec scandale : on lui en fit honte, et on lui dit qu'elle ferait bien mieux de penser à Dieu, et de chanter un Ave Maris Stella, ou un Salve Regina, que toutes ces chansons. Elle chanta l'un et l'autre en ridicule, elle mangea tout le soir et dormit.
    Le mercredi se passa de même en confrontations, et débauches, et chansons. Elle ne voulut point voir de confesseur.
    Enfin le jeudi, qui était hier, on ne voulut lui donner qu'un bouillon : elle en gronda, craignant de n'avoir pas la force de parler à ces Messieurs. Elle vint en carrosse de Vincennes à Paris. Elle étouffa un peu, et fut embarrassée ; on voulut la faire confesser -- point de nouvelles. A cinq heures on la lia ; et, avec une torche à la main, elle parut dans le tombereau, habillée de blanc : c'est une sorte d'habit pour être brûlée. Elle était fort rouge, et on voyait qu'elle repoussait le confesseur et le crucifix avec violence.
    A Notre-Dame, elle ne voulut jamais prononcer l'amende honorable, et devant l'Hôtel-de-Ville elle se défendit autant qu'elle put pour sortir du tombereau : on l'en tira de force, on la mit sur le bûcher, assise et liée avec du fer. On la couvrit de paille. Elle jura beaucoup. Elle repoussa la paille cinq ou six fois ; mais enfin le feu augmenta, et on l'a perdue de vue, et ses cendres sont en l'air présentement. Voilà la mort de Mme Voisin, célèbre par ses crimes et son impiété. On croit qu'il y aura de grandes suites qui nous surprendront.
    Un juge, à qui mon fils disait l'autre jour que c'était une étrange chose que de la faire brûler à petit feu, lui dit : « Ah ! Monsieur, il y a certains petits adoucissements à cause de la faiblesse du sexe.
    - Eh quoi ? Monsieur, on les étrangle ?
    - Non, mais on leur jette des bûches sur la tête ; les garçons du bourreau leur arrachent la tête avec des crochets de fer ». Vous voyez bien, ma fille, que cela n'est pas aussi terrible que l'on pense. Comment vous portez-vous de ce petit conte ? Il m'a fait grincer les dents.



GRIMOIRE-FRE 180Y
©Pascal Michelucci
Créé le 28 juillet 1996