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A Paris, le
mercredi 29 juillet 1676
Le monde est bien injuste. Il l'a
bien été aussi pour la Brinvilliers :
jamais tant de crimes n'ont été traités
si doucement. Elle n'a pas eu la question : on avait si
peur qu'elle ne parle qu'on lui faisait entrevoir le pardon,
et si bien entrevoir qu'elle ne croyait pas mourir. Elle dit
en montant sur l'échafaud : « C'est
donc tout de bon ? » Enfin elle est au vent,
et son confesseur dit que c'est une sainte.
M. le premier président (de
Lamoignon) avait choisi ce docteur comme une
merveille : il fut trompé par les
intéressés, c'était celui qu'on voulait
qu'il prenne. N'avez-vous point vu ces gens qui font des
tours de cartes ? Ils les mêlent fort longtemps,
et vous disent d'en prendre une, celle qu'il vous plaira, et
qu'ils ne s'en soucient pas. Vous la prenez, vous croyez
l'avoir prise, et c'est justement celle qu'ils
veulent : à l'application, elle est juste.
Le maréchal de Villeroi
disait l'autre jour : « L'intendant du
Languedoc sera ruiné de cette affaire-ci ».
Le maréchal de Gramont répondit :
« Il faudra qu'il supprime sa table ».
Voilà bien des épigrammes.
Je suppose que vous savez qu'on
croit qu'il y a cent mille écus répandus pour
faciliter toutes choses : l'innocence ne fait
guère de telles profusions. On ne peut écrire
tout ce qu'on sait -- ce sera pour une soirée.
Rien n'est si plaisant que tout ce
que vous dites sur cette horrible femme. Je crois que vous
avez contentement, car il n'est pas possible qu'elle soit au
paradis : sa vilaine âme doit être
séparée des autres. Assassiner est le plus
sûr. Nous sommes de votre avis : c'est une
bagatelle en comparaison d'être huit mois à
tuer son père, et à recevoir toutes ses
caresses et toutes ses douceurs, à quoi elle ne
répondait qu'en doublant toujours la dose.
*****
A Paris, le vendredi 23 février 1680
Je ne vous parlerai que de Mme
Voisin ; ce ne fut point mercredi, comme je vous
l'avais dit, qu'elle fut brûlée, ce ne fut
qu'hier. Elle savait son arrêt dès lundi, chose
fort extraordinaire. Le soir elle dit à ses
gardes : « Quoi ? Nous ne faisons pas
médianoche ? » Elle mangea avec eux
à minuit, par fantaisie, car ce n'était point
jour maigre ; elle but beaucoup de vin, elle chanta
vingt chansons à boire. Le mardi, elle eut la
question ordinaire, la question extraordinaire : elle
avait dormi huit heures. Elle fut confrontée à
Mme de Dreux, Le Fréron, et plusieurs autres, sur le
matelas de torture : on ne dit pas encore ce qu'elle a
dit. On croit toujours qu'on verra des choses
étranges. Elle soupa le soir, et recommença,
toute brisée qu'elle était, à faire la
débauche avec scandale : on lui en fit honte, et
on lui dit qu'elle ferait bien mieux de penser à
Dieu, et de chanter un Ave Maris Stella, ou un
Salve Regina, que toutes ces chansons. Elle chanta
l'un et l'autre en ridicule, elle mangea tout le soir et
dormit.
Le mercredi se passa de même
en confrontations, et débauches, et chansons. Elle ne
voulut point voir de confesseur.
Enfin le jeudi, qui était
hier, on ne voulut lui donner qu'un bouillon : elle en
gronda, craignant de n'avoir pas la force de parler à
ces Messieurs. Elle vint en carrosse de Vincennes à
Paris. Elle étouffa un peu, et fut
embarrassée ; on voulut la faire confesser --
point de nouvelles. A cinq heures on la lia ; et, avec
une torche à la main, elle parut dans le tombereau,
habillée de blanc : c'est une sorte d'habit pour
être brûlée. Elle était fort
rouge, et on voyait qu'elle repoussait le confesseur et le
crucifix avec violence.
A Notre-Dame, elle ne voulut jamais
prononcer l'amende honorable, et devant
l'Hôtel-de-Ville elle se défendit autant
qu'elle put pour sortir du tombereau : on l'en tira de
force, on la mit sur le bûcher, assise et liée
avec du fer. On la couvrit de paille. Elle jura beaucoup.
Elle repoussa la paille cinq ou six fois ; mais enfin
le feu augmenta, et on l'a perdue de vue, et ses cendres
sont en l'air présentement. Voilà la mort de
Mme Voisin, célèbre par ses crimes et son
impiété. On croit qu'il y aura de grandes
suites qui nous surprendront.
Un juge, à qui mon fils
disait l'autre jour que c'était une étrange
chose que de la faire brûler à petit feu, lui
dit : « Ah ! Monsieur, il y a certains
petits adoucissements à cause de la faiblesse du
sexe.
- Eh quoi ? Monsieur, on les
étrangle ?
- Non, mais on leur jette des
bûches sur la tête ; les garçons du
bourreau leur arrachent la tête avec des crochets de
fer ». Vous voyez bien, ma fille, que cela n'est
pas aussi terrible que l'on pense. Comment vous portez-vous
de ce petit conte ? Il m'a fait grincer les dents.
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