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De quel français entends-je donc parler ? Du pur et simple, de celui qui na aucun fard ni affectation, celui que le courtisan na pas encore changé à sa guise, et qui ne fait aucun emprunt aux langues modernes. Comment donc ? Ne serait-il pas permis demprunter dune autre langue les mots dont la nôtre se trouve manquer ? Je ne dis pas le contraire. Mais sil faut en venir aux emprunts, pourquoi ne ferions-nous pas cet honneur aux deux langues anciennes, la grecque et la latine (dont nous tenons déjà la plus grande partie de notre parler), plutôt quaux modernes qui sont sauf leur honneur inférieures à la nôtre ? Car si ce nétait pour un but, à savoir celui dentretenir la réputation de notre langue, je serais bien davis que nous la rendions pareille à celle de MM. les Italiens, en pillant leur langue comme ils ont pillé la nôtre, sinon que, pour nous faire plaisir, ils ne pourraient offrir en prêt quautant de douzaines de mots quils nous ont emprunté de centaines des nôtres. Et toutefois, sils nous les avaient prêtés, quen ferions-nous ? Il est certain que quand nous en servirions, ce ne serait pas par nécessité, mais par curiosité -- une curiosité que nous condamnerions les premiers par la suite, avec le remords davoir dépouillé notre langue de son honneur pour en vêtir une langue étrangère. Ce ne serait pas par nécessité, dis-je, vu que Dieu merci ! notre langue est si riche que, encore quelle perde beaucoup de ses mots, cela ne se voit pas et elle demeure bien garnie, dautant quelle en a en si grand nombre quelle ne peut en connaître le compte, et quil lui en reste non seulement assez, mais bien plus quil ne lui en faut. Malgré cela, supposons quelle se trouve avoir besoin de mots en quelque endroit : avant den arriver là (je veux dire à emprunter aux langues modernes) pourquoi ne ferions-nous pas plutôt feuilleter nos romans et dérouiller beaucoup de beaux mots autant simples que composés qui ont pris la rouille à force davoir été hors dusage ; non pas pour se servir de tous sans discernement, mais de ceux qui, pour le moins, seraient conformes à la langue daujourdhui. Mais il nous en prend comme aux mauvais ménagers qui, plutôt que de faire un travail eux-mêmes, empruntent de leurs voisins ce quils trouveraient chez eux sils voulaient prendre la peine de le chercher. Et encore faisons-nous souvent bien pire quand nous abandonnons sans savoir pourquoi les mots qui sont de notre cru et qui sont à portée de la main, pour nous servir de ceux que nous avons ramassés ailleurs. |
GRIMOIRE-FRE 180Y
©Pascal Michelucci
Créé le 28 juillet 1996