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Textes du XVIe siècle
Henri Estienne
Traité de la conformité du langage français avec le grec
« Excellence du vocabulaire français »
1565


Introduction to French Studies -- Pascal Michelucci -- FRE 180Y (L0301)

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Traité de la conformité du langage français avec le grec Avec une préface remontrant une partie du désordre et abus qui se commet aujourd’hui dans l’usage de la langue française.


    Mais avant d’entrer en matière, je veux bien avertir les lecteurs que mon intention n’est pas de parler de ce langage bigarré, et qui change tous les jours de livrée selon que la fantaisie prend ou à M. le courtisan ou à M. du Palais de l’accoutrer. Je ne prétends donc pas parler de ce français déguisé, masqué, sophistiqué, fardé et affecté à l’appétit de tous les autres, qui sont aussi curieux de nouveauté dans leur parler que dans leurs accoutrements. Je laisse à part ce français italianisé et espagnolisé ; car ce français déguisé ainsi, en changeant de robe a perdu, pour le moins en partie, l’accointance qu’il avait avec ce beau et riche langage grec. Cet avertissement m’a paru nécessaire pour ce traité des manières de parler communes à ces deux langues : mais pour ce qui est des étymologies des mots français tirées du grec, je ne veux pas non plus protester que mon intention n’est pas de parler de maigre orthographe, ni d’autres choses semblables, pour les raisons que je déduirai au moment opportun.

    De quel français entends-je donc parler ? Du pur et simple, de celui qui n’a aucun fard ni affectation, celui que le courtisan n’a pas encore changé à sa guise, et qui ne fait aucun emprunt aux langues modernes. Comment donc ? Ne serait-il pas permis d’emprunter d’une autre langue les mots dont la nôtre se trouve manquer ? Je ne dis pas le contraire. Mais s’il faut en venir aux emprunts, pourquoi ne ferions-nous pas cet honneur aux deux langues anciennes, la grecque et la latine (dont nous tenons déjà la plus grande partie de notre parler), plutôt qu’aux modernes qui sont sauf leur honneur inférieures à la nôtre ? Car si ce n’était pour un but, à savoir celui d’entretenir la réputation de notre langue, je serais bien d’avis que nous la rendions pareille à celle de MM. les Italiens, en pillant leur langue comme ils ont pillé la nôtre, sinon que, pour nous faire plaisir, ils ne pourraient offrir en prêt qu’autant de douzaines de mots qu’ils nous ont emprunté de centaines des nôtres. Et toutefois, s’ils nous les avaient prêtés, qu’en ferions-nous ? Il est certain que quand nous en servirions, ce ne serait pas par nécessité, mais par curiosité -- une curiosité que nous condamnerions les premiers par la suite, avec le remords d’avoir dépouillé notre langue de son honneur pour en vêtir une langue étrangère. Ce ne serait pas par nécessité, dis-je, vu que Dieu merci ! notre langue est si riche que, encore qu’elle perde beaucoup de ses mots, cela ne se voit pas et elle demeure bien garnie, d’autant qu’elle en a en si grand nombre qu’elle ne peut en connaître le compte, et qu’il lui en reste non seulement assez, mais bien plus qu’il ne lui en faut.

    Malgré cela, supposons qu’elle se trouve avoir besoin de mots en quelque endroit : avant d’en arriver là (je veux dire à emprunter aux langues modernes) pourquoi ne ferions-nous pas plutôt feuilleter nos romans et dérouiller beaucoup de beaux mots autant simples que composés qui ont pris la rouille à force d’avoir été hors d’usage ; non pas pour se servir de tous sans discernement, mais de ceux qui, pour le moins, seraient conformes à la langue d’aujourd’hui. Mais il nous en prend comme aux mauvais ménagers qui, plutôt que de faire un travail eux-mêmes, empruntent de leurs voisins ce qu’ils trouveraient chez eux s’ils voulaient prendre la peine de le chercher. Et encore faisons-nous souvent bien pire quand nous abandonnons sans savoir pourquoi les mots qui sont de notre cru et qui sont à portée de la main, pour nous servir de ceux que nous avons ramassés ailleurs.



GRIMOIRE-FRE 180Y
©Pascal Michelucci
Créé le 28 juillet 1996