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Textes du moyen âge
« Estula »
XIIIe siècle


Introduction to French Studies -- Pascal Michelucci -- FRE 180Y (L0301)

| Chanson de Roland | Tristan et Iseut, « La nuit de la Saint-Jean » | Tristan et Iseut, « La mort des amants » |
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Perceval | Yvain | Le roman de Renart | « Estula » | Ovide moralisé  | La farce de Maître Pathelin |



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    Il y avait jadis deux frères, qui n'avaient plus ni père ni mère pour les conseiller, ni aucun autre parent. Pauvreté était leur amie intime, car elle était souvent avec eux. C'est la chose qui fait le plus souffrir ceux qu'elle hante, il n'est pas de pire maladie.
    Les deux frères dont je vous parle habitaient ensemble. Une nuit qu'ils furent poussés à bout par la faim, la soif et le froid, tous maux qui s'attachent à ceux que Pauvreté tient en son pouvoir, ils se mirent à réfléchir comment ils pourraient se défendre contre Pauvreté qui les harcelait, et leur faisait souvent éprouver ses privations.
    Un homme que tout le monde savait très riche habitait près d'eux. Ils sont pauvres, et le riche est sot. Il a des choux dans son potager et des brebis dans son étable. Ils tournent donc leurs pas de ce côté. Pauvreté fait perdre la tête à bien des gens ! L'un jette un sac sur son cou, I'autre prend un couteau à la main, et tous deux se mettent en route. L'un entre directement dans le jardin, et sans plus tarder se met à couper les choux. L'autre se dirige vers la bergerie pour y pénétrer, et fait si bien qu'il en ouvre la porte ; il lui semble que l'affaire va pour le mieux, et il se met à tâter les moutons pour chercher le plus gras.
    Mais on était encore sur pied dans la maison, et l'on entendit le bruit de la porte du bercail orsqu'elle s'ouvrit. Le bourgeois appela son fils et lui dit : « Va voir à la cour si tout est bien en ordre, et appelle le chien de garde. » Le chien s'appelait Estula. Heureusement pour les deux frères, il n'était pas cette nuit-là dans la cour. Le fils était aux écoutes ; il ouvrit la porte donnant sur la cour, et cria : « Estula ! Estula ! » Celui qui était dans la bergerie répondit : « Oui, certainement, je suis ici. » L'obscurité était très profonde, de sorte que le jeune homme ne pouvait pas voir celui qui lui avait répondu. Il crut bien réellement que c'était le chien, et, sans perdre de temps, il rentra précipitamment dans la maison, tout bouleversé de peur :
    « Qu'as-tu, beau fils ?, lui dit son père.
     - Foi que je dois à ma mère, Estula vient de me parler.
     - Qui ? notre chien ?
     - Parfaitement, je le jure ; et si vous ne voulez pas m'en croire, appelez-le et vous l'entendrez aussitôt parler. »
    Le bourgeois s'empresse d'aller voir cette merveille, entre dans la cour et appelle son chien Estula. Et le voleur, qui ne se doute de rien, dit : « Certainement, je suis ici. » Le bourgeois en est stupéfait : « Fils, dit-il, par tous les saints et par toutes les saintes, j'ai entendu bien des choses surprenantes : jamais je n'en ai entendu de pareilles ; va vite conter cela au curé, ramène-le avec toi et dis-lui qu'il apporte son étole et de l'eau bénite. »
    Le jeune homme, au plus vite qu'il peut, court jusqu'au presbytère, et sans perdre de temps, s'adressant aussitôt au curé, il lui dit : « Sire, venez à la maison entendre des choses merveilleuses : jamais vous n'avez entendu les pareilles. Prenez l'étole à votre cou. » Le prêtre lui dit : « Tu es complètement fou de vouloir me conduire dehors à cette heure. Je suis nu-pieds, je n'y pourrais aller. » Et l'autre lui répond aussitôt : « Si, vous viendrez : je vous porterai. » Le prêtre prend l'étole et, sans plus discuter, monte sur les épaules du jeune homme, qui se remet en route.
    Lorsqu'ils furent près de la maison, afin d' arriver plus vite, ils prirent directement par le sentier par où étaient descendus les maraudeurs. Celui qui était en train de cueillir les choux vit la forme blanche du prêtre, et pensant que c'était son compagnon qui rapportait quelque butin, il lui demanda tout joyeux : « Apportes-tu quelque chose ?
    - Sûrement oui, répondit le jeune homme, croyant que c'était son père qui avait parlé.
    - Vite !, reprend l'autre, jette-le à terre, mon couteau est bien tranchant, je l'ai fait aiguiser hier à la forge : nous allons lui couper la gorge. »
    Quand le prêtre l'entendit, il fut convaincu qu 'on l'avait trahi. Il sauta à terre et s'enfuit tout éperdu. Mais son surplis s'accrocha à un pieu et y resta, car le prêtre n'osa pas s'arrêter pour le décrocher. Celui qui avait cueilli les choux n'était pas moins ébahi que celui qui s'enfuyait à cause de lui, car il n'avait pas la moindre idée de ce qu'il en était. Toutefois, il alla prendre l'objet blanc qu'il voyait suspendu au pieu, et s'aperçut que c'était un surplis. A ce moment, son frère sortit de la bergerie avec un mouton et appela son compagnon, qui avait son sac plein de choux. Tous deux avaient les épaules bien chargées ; ils ne firent pas là plus long conte et reprirent le chemin de leur maison, qui était proche.
    Arrivés chez eux, celui qui avait pris le surplis fit voir son butin, et tous deux rirent et plaisantèrent de bon coeur, car le rire, qui avant leur était interdit, leur était maintenant rendu.
    En peu de temps Dieu fait de l'ouvrage. Tel rit le matin qui le soir pleure, et tel est chagrin le soir qui est joyeux le matin.


GRIMOIRE-FRE 180Y
©Pascal Michelucci
Créé le 28 juillet 1996