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Textes du XIXe siècle
Gustave Flaubert
Madame Bovary
« Les comices agricoles »
1857


Introduction to French Studies -- Pascal Michelucci -- FRE 180Y

| René | Les Djinns | « Pensées des morts » | La mare au diable | Lorenzaccio |
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Le Colonel Chabert | Madame Bovary | L'Assommoir | « Spleen » | « Les Chercheuses de poux » |



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    Rodolphe lui serrait la main, et il la sentait toute chaude et frémissante comme une tourterelle captive qui veut reprendre sa volée ; mais, soit qu'elle essayât de la dégager ou bien qu'elle répondît à cette pression, elle fit un mouvement des doigts ; il s'écria :
    -Oh ! merci ! Vous ne me repoussez pas ! Vous êtes bonne ! Vous comprenez que je suis à vous ! Laissez que je vous voie, que je vous contemple ! Un coup de vent qui arriva par les fenêtres fronça le tapis de la table, et, sur la place, en bas tous les grands bonnets des paysannes se soulevèrent, comme des ailes de papillons blancs qui s'agitent.
    « Emploi de tourteaux de graines oléagineuses », continua le président.
    Il se hâtait :
    « Engrais flamand. Culture du lin. Drainage. Baux à longs termes. Services de domestiques ».
    Rodolphe ne parlait plus. Ils se regardaient. Un désir suprême faisait frissonner leurs lèvres sèches ; et mollement, sans efforts, leurs doigts se confondirent.
    « Catherine-Nicaise-Elisabeth Leroux, de Sassetot-la-Guerrière, pour cinquante-quatre ans de service dans la même ferme, une médaille d'argent du prix de vingt-cinq francs !
    « Où est-elle, Catherine Leroux ? », répéta le Conseiller.
    Elle ne se présentait plus, et l'on entendait des voix qui chuchotaient :
    - Vas-y !
    - Non.
    - A gauche !
    - N'aie pas peur !
    - Ah ! qu'elle est bête !
    - Enfin y est-elle ? s'écria Tuvache.
    - Oui !... la voilà !
    - Qu'elle approche donc !
    Alors on vit s'avancer sur l'estrade une petite vieille femme de maintien craintif, et qui paraissait se ratatiner dans ses pauvres vêtements. Elle avait aux pieds de grosses galoches de bois, et, le long des hanches, un grand tablier bleu. Son visage maigre, entouré d'un béguin sans bordure, était plus plissé de rides qu'une pomme de reinette flétrie, et des manches de sa camisole rouge dépassaient deux longues mains, à articulations noueuses. La poussière des granges, la potasse des lessives et le suint des laines les avaient si bien encroûtées, éraillées, durcies, qu'elles semblaient sales quoiqu'elles fussent rincées d'eau claire ; et, à force d'avoir servi, elles restaient entr'ouvertes, comme pour présenter d'elles-mêmes l'humble témoignage de tant de souffrances subies. Quelque chose d'une rigidité monacale relevait l'expression de sa figure. Rien de triste ou d'attendri n'amollissait ce regard pâle. Dans la fréquentation des animaux, elle avait pris leur mutisme et leur placidité. C'était la première fois qu'elle se voyait au milieu d'une compagnie si nombreuse ; et, intérieurement effarouchée par les drapeaux, par les tambours, par les messieurs en habit noir et par la croix d'honneur du Conseiller, elle demeurait tout immobile, ne sachant s'il fallait s'avancer ou s'enfuir, ni pourquoi la foule la poussait et pourquoi les examinateurs lui souriaient. Ainsi se tenait, devant ces bourgeois épanouis, ce demi-siècle de servitude.


GRIMOIRE-FRE 180Y
©Pascal Michelucci
Créé le 28 juillet 1996. Mis à jour le 22 septembre 1999