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Textes du XVIe siècle
François Rabelais
Pantagruel, Chapitre 8
« Lettre de Gargantua à Pantagruel »
1532


Introduction to French Studies -- Pascal Michelucci -- FRE 180Y (L0301)

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Traité | « Ne reprenez... » | Essais |



Comment Pantagruel étant à Paris reçut
des lettres de son père Gargantua,
et la copie de celles-ci



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   Pantagruel étudiait fort bien, vous comprenez pourquoi, et profitait de même, car il avait de l'entendement à tour de bras et autant de mémoire que douze barriques et tonneaux d'huile. Et pendant qu'il demeurait en ces lieux, il reçut un jour des lettres de son Père de la manière suivante.

   « Très cher fils, entre les dons, grâces et prérogatives dont le souverain Dieu formateur, tout puissant, a doué et orné l'humaine nature à son commencement, il y en a une qui me semble singulière et excellente, par laquelle elle peut en état mortel acquérir une espèce d'immortalité, et dans le cours d'une vie éphémère perpétuer son nom et sa semence. C'est ce qui est fait par la lignée issue de nous en mariage légitime. Par cette lignée nous n'est aucunement instauré ce qui nous fut apporté par le péché de nos premiers parents, dont il a été dit, parce qu'ils n'avaient pas été obéissants au commandement de Dieu le créateur, qu'ils mourraient et que par la mort serait réduite à néant cette magnifique forme sous laquelle l'homme avait été créé. Mais par ce moyen de propagation séminale il reste dans les enfants ce qui était perdu dans les parents, et dans les petits-enfants ce qui périssait dans les enfants, et de même successivement jusqu'à l'heure du jugement final, quand Jésus-Christ aura rendu à Dieu le père son Royaume pacifique hors de tout danger et contamination par le péché, car alors toutes les générations et corruptions cesseront, et les éléments cesseront le cycle de leurs transformations continues, puisque la paix tant désirée sera atteinte et accomplie, et que toutes les choses seront arrivées à leur point final. Ce n'est donc pas sans juste et équitable cause que je rends grâces à Dieu mon conservateur de ce qu'il m'a permis de voir mon antiquité chenue refleurir en ta jeunesse car, quand par le plaisir de Lui qui tout commande et modère, mon âme laissera cette habitation humaine, je ne me croirai pas totalement en train de mourir, c'est-à-dire de passer d'un lieu à un autre, vu que en toi et par toi je demeure visible sous tes traits dans ce monde, vivant, voyant et commerçant avec des gens d'honneur et mes amis comme je le désire. D'ailleurs cette conservation qui a été la mienne s'est passée, moyennant l'aide et la grâce divines, non sans péché, je le confesse (car nous péchons tous et nous avons continuellement besoin de Dieu pour qu'il efface nos péchés), mais sans reproches.
   « Pour cette raison, puisqu'en toi demeure l'image de mon corps, si pareillement ne brillaient pas les moeurs de ton âme, l'on ne te jugerait pas être le gardien et le trésor de l'immortalité de notre nom, et le plaisir que je prendrais en voyant cela serait réduit, considérant que la partie de moi la moins importante demeurerait dans le corps, et que la meilleure qui est l'âme, et par laquelle notre nom garde la bénédiction des hommes, serait dégradée et abâtardie. Je ne dis pas ceci par défiance que j'ai de ta vertu (laquelle m'a été déjà prouvée par le passé) mais pour t'encourager plus fort à profiter bien et mieux. Et ce que présentement je t'écris est surtout pour que tu vives de cette façon vertueuse, que tu te réjouisses de vivre et d'avoir vécu ainsi, et que tu rafraîchisses ton courage pour vivre de même à l'avenir. Tu te rappelleras peut-être que je n'ai rien évité pour atteindre le but d'une telle vie : car c'est ainsi que j'ai vécu en ce monde pour te voir une fois dans ma vie absolu et parfait, tant en vertu, honnêteté et sagesse, qu'en toute science libéral et honnête, et pour te laisser comme tel, après ma mort, comme un miroir représentant la personne de moi ton père, et pour te voir sinon aussi excellent et ressemblant par les faits, comme je te souhaite, du moins bien tel par ton désir. Mais encore que mon feu père chéri Grandgousier a déployé tous ses efforts à ce que je profite en tout talent et savoir politique, et ce que mon labeur et mon étude correspondent bien avec ou même dépassent son désir, toutefois, comme tu peux bien le comprendre, les temps n'étaient pas aussi opportuns ni commodes pour étudier les lettres qu'ils le sont à présent, et il n'existait alors aucun précepteur qui puisse ressembler à ceux que tu as eus. Les temps étaient encore ténébreux, ils sentaient l'infélicité et la calamité des Goths, qui avaient mis toute bonne littérature à destruction. Mais par la bonté divine, la lumière et la dignité ont été à mon époque rendues aux lettres, et j'y vois de tels changements qu'il me serait aujourd'hui difficile d'être reçu dans la première classe des petits gamins, moi qui étais réputé (non à tort) comme le jeune homme le plus savant du siècle.
   « Maintenant toutes les disciplines sont restituées, les langues instaurées, le grec sans lequel il est honteux qu'une personne se dise savante, l'hébreu, le chaldéen, le latin. Des impressions fort élégantes et correctes sont utilisées partout, qui ont été été inventées à mon époque par inspiration divine, comme inversement l'artillerie l'a été par suggestion du diable. Tout le monde est plein de gens savants, de précepteurs très doctes, de librairies très amples, tant et si bien que je crois que ni à l'époque de Platon, de Cicéron ou de Papinien, il n'y avait de telle commodité d'étude qu'il s'en rencontre aujourd'hui.
   « Pour cette raison, mon fils, je te conjure d'employer ta jeunesse à bien profiter dans tes études et dans la vertu. Tu es à Paris, tu as ton précepteur Epistémon qui, d'une part par ses leçons vivantes, d'autre part par ses louables exemples, peut bien d'éduquer. Je veux que tu apprennes les langues parfaitement. Premièrement le grec, comme le veut Quintilien. Deuxièmement le latin. Et puis l'hébreu pour les lettres saintes, et le chaldéen et l'arabe pareillement. Qu'il n'y ait aucune histoire que tu n'aies en mémoire, ce à quoi t'aidera la cosmographie de ceux qui en ont écrit. Des arts libéraux, la géométrie, l'arithmétique et la musique, je t'ai donné un avant-goût quand tu étais encore petit, âgé de cinq à six ans : poursuis le reste et deviens savant dans tous les domaines de l'astronomie mais laisse-moi de côté l'astrologie divinatrice, et l'art de Lulle comme des excès et des inutilités. Du droit civil, je veux que tu saches par coeur tous les beaux textes, et que tu puisses en parler avec philosophie. Et quant à la connaissance des faits de la nature, je veux que tu t'y adonnes avec curiosité, qu'il n'y ait ni mer, ni rivière, ni fontaine dont tu ne connaisses les poissons, tous les oiseaux de l'air, tous les arbres, arbustes et fruits des forêts, toutes les herbes de la terre, tous les métaux cachés dans le ventre des abîmes, les pierreries de tout l'Orient et du midi. Que rien ne te soit inconnu.
   «  Puis soigneusement revisite les livres des médecins grecs, arabes et latins, sans mépriser les talmudiques et cabbalistes. Et par de fréquentes anatomies acquière-toi une parfaite connaissance de cet autre monde qu'est l'homme. Et quelques heures par jour commence à visiter les saintes lettres. Premièrement en grec, le Nouveau Testament et les Epîtres des Apôtres, et puis en hébreu l'Ancien Testament. En somme, que je voie un abîme de science : car avant de devenir un homme et d'être grand, il te faudra sortir de cette tranquillité et du repos de l'étude et apprendre la chevalerie et les armes pour défendre ma maison et secourir nos amis dans toutes leurs affaires contre les assauts des malfaisants. Et je veux que rapidement tu mettes en application ce dont tu as profité, ce que tu ne pourras mieux faire qu'en discutant publiquement avec tous et contre tous les gens de savoir en fréquentant les gens lettrés, qui sont tant à Paris qu'ailleurs.
   « Mais parce que selon le sage Salomon la sagesse n'entre jamais dans les âmes mauvaises, et science sans conscience n'est que ruine de l'âme, il te faudra servir, aimer et craindre Dieu, et en Lui mettre toutes tes pensées et tout ton espoir, et par foi formée de charité être joint à Lui, si fort que jamais le péché ne t'en sépare. Prends garde des tromperies du monde, ne laisse pas la vanité entrer dans ton coeur car cette vie est passagère, mais la parole de Dieu demeure éternellement. Sois serviable envers tous tes prochains, et aime-les comme toi-même. Respecte tes précepteurs, fuis la compagnie des gens à qui tu ne veux pas ressembler, et ne gaspille pas les grâces que Dieu t'a données. Et quand tu t'apercevras que tu disposes de tout le savoir que tu peux acquérir là-bas, reviens vers moi, afin que je te voie une dernière fois et que je te donne ma bénédiction avant de mourir. Mon fils, que la paix et la grâce de notre Seigneur soient avec toi. Amen.

   D'Utopie, le dix-septième jour du mois de mars.

   Ton père, Gargantua. »

   Ayant reçu et lu ces lettres, Pantagruel prit de nouveau courage et fut enflammé à profiter plus que jamais, de sorte que le voyant étudier et profiter, on aurait dit que son esprit était parmi les livres comme le feu parmi les charbons, tant il l'avait infatigable et avide.


GRIMOIRE-FRE 180Y
©Pascal Michelucci
Créé le 28 juillet 1996