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Pantagruel
étudiait fort bien, vous comprenez pourquoi, et
profitait de même, car il avait de l'entendement
à tour de bras et autant de mémoire que douze
barriques et tonneaux d'huile. Et pendant qu'il demeurait en
ces lieux, il reçut un jour des lettres de son
Père de la manière suivante.
« Très cher fils, entre
les dons, grâces et prérogatives dont le
souverain Dieu formateur, tout puissant, a doué et
orné l'humaine nature à son commencement, il y
en a une qui me semble singulière et excellente, par
laquelle elle peut en état mortel acquérir une
espèce d'immortalité, et dans le cours d'une
vie éphémère perpétuer son nom
et sa semence. C'est ce qui est fait par la lignée
issue de nous en mariage légitime. Par cette
lignée nous n'est aucunement instauré ce qui
nous fut apporté par le péché de nos
premiers parents, dont il a été dit, parce
qu'ils n'avaient pas été obéissants au
commandement de Dieu le créateur, qu'ils mourraient
et que par la mort serait réduite à
néant cette magnifique forme sous laquelle l'homme
avait été créé. Mais par ce
moyen de propagation séminale il reste dans les
enfants ce qui était perdu dans les parents, et dans
les petits-enfants ce qui périssait dans les enfants,
et de même successivement jusqu'à l'heure du
jugement final, quand Jésus-Christ aura rendu
à Dieu le père son Royaume pacifique hors de
tout danger et contamination par le péché, car
alors toutes les générations et corruptions
cesseront, et les éléments cesseront le cycle
de leurs transformations continues, puisque la paix tant
désirée sera atteinte et accomplie, et que
toutes les choses seront arrivées à leur point
final. Ce n'est donc pas sans juste et équitable
cause que je rends grâces à Dieu mon
conservateur de ce qu'il m'a permis de voir mon
antiquité chenue refleurir en ta jeunesse car, quand
par le plaisir de Lui qui tout commande et modère,
mon âme laissera cette habitation humaine, je ne me
croirai pas totalement en train de mourir,
c'est-à-dire de passer d'un lieu à un autre,
vu que en toi et par toi je demeure visible sous tes traits
dans ce monde, vivant, voyant et commerçant avec des
gens d'honneur et mes amis comme je le désire.
D'ailleurs cette conservation qui a été la
mienne s'est passée, moyennant l'aide et la
grâce divines, non sans péché, je le
confesse (car nous péchons tous et nous avons
continuellement besoin de Dieu pour qu'il efface nos
péchés), mais sans reproches.
« Pour cette raison, puisqu'en
toi demeure l'image de mon corps, si pareillement ne
brillaient pas les moeurs de ton âme, l'on ne te
jugerait pas être le gardien et le trésor de
l'immortalité de notre nom, et le plaisir que je
prendrais en voyant cela serait réduit,
considérant que la partie de moi la moins importante
demeurerait dans le corps, et que la meilleure qui est
l'âme, et par laquelle notre nom garde la
bénédiction des hommes, serait
dégradée et abâtardie. Je ne dis pas
ceci par défiance que j'ai de ta vertu (laquelle m'a
été déjà prouvée par le
passé) mais pour t'encourager plus fort à
profiter bien et mieux. Et ce que présentement je
t'écris est surtout pour que tu vives de cette
façon vertueuse, que tu te réjouisses de vivre
et d'avoir vécu ainsi, et que tu rafraîchisses
ton courage pour vivre de même à l'avenir. Tu
te rappelleras peut-être que je n'ai rien
évité pour atteindre le but d'une telle
vie : car c'est ainsi que j'ai vécu en ce monde
pour te voir une fois dans ma vie absolu et parfait, tant en
vertu, honnêteté et sagesse, qu'en toute
science libéral et honnête, et pour te laisser
comme tel, après ma mort, comme un miroir
représentant la personne de moi ton père, et
pour te voir sinon aussi excellent et ressemblant par les
faits, comme je te souhaite, du moins bien tel par ton
désir. Mais encore que mon feu père
chéri Grandgousier a déployé tous ses
efforts à ce que je profite en tout talent et savoir
politique, et ce que mon labeur et mon étude
correspondent bien avec ou même dépassent son
désir, toutefois, comme tu peux bien le comprendre,
les temps n'étaient pas aussi opportuns ni commodes
pour étudier les lettres qu'ils le sont à
présent, et il n'existait alors aucun
précepteur qui puisse ressembler à ceux que tu
as eus. Les temps étaient encore
ténébreux, ils sentaient
l'infélicité et la calamité des Goths,
qui avaient mis toute bonne littérature à
destruction. Mais par la bonté divine, la
lumière et la dignité ont été
à mon époque rendues aux lettres, et j'y vois
de tels changements qu'il me serait aujourd'hui difficile
d'être reçu dans la première classe des
petits gamins, moi qui étais réputé
(non à tort) comme le jeune homme le plus savant du
siècle.
« Maintenant toutes les
disciplines sont restituées, les langues
instaurées, le grec sans lequel il est honteux qu'une
personne se dise savante, l'hébreu, le
chaldéen, le latin. Des impressions fort
élégantes et correctes sont utilisées
partout, qui ont été été
inventées à mon époque par inspiration
divine, comme inversement l'artillerie l'a été
par suggestion du diable. Tout le monde est plein de gens
savants, de précepteurs très doctes, de
librairies très amples, tant et si bien que je crois
que ni à l'époque de Platon, de Cicéron
ou de Papinien, il n'y avait de telle commodité
d'étude qu'il s'en rencontre aujourd'hui.
« Pour cette raison, mon fils,
je te conjure d'employer ta jeunesse à bien profiter
dans tes études et dans la vertu. Tu es à
Paris, tu as ton précepteur Epistémon qui,
d'une part par ses leçons vivantes, d'autre part par
ses louables exemples, peut bien d'éduquer. Je veux
que tu apprennes les langues parfaitement.
Premièrement le grec, comme le veut Quintilien.
Deuxièmement le latin. Et puis l'hébreu pour
les lettres saintes, et le chaldéen et l'arabe
pareillement. Qu'il n'y ait aucune histoire que tu n'aies en
mémoire, ce à quoi t'aidera la cosmographie de
ceux qui en ont écrit. Des arts libéraux, la
géométrie, l'arithmétique et la
musique, je t'ai donné un avant-goût quand tu
étais encore petit, âgé de cinq à
six ans : poursuis le reste et deviens savant dans tous
les domaines de l'astronomie mais laisse-moi de
côté l'astrologie divinatrice, et l'art de
Lulle comme des excès et des inutilités. Du
droit civil, je veux que tu saches par coeur tous les beaux
textes, et que tu puisses en parler avec philosophie. Et
quant à la connaissance des faits de la nature, je
veux que tu t'y adonnes avec curiosité, qu'il n'y ait
ni mer, ni rivière, ni fontaine dont tu ne connaisses
les poissons, tous les oiseaux de l'air, tous les arbres,
arbustes et fruits des forêts, toutes les herbes de la
terre, tous les métaux cachés dans le ventre
des abîmes, les pierreries de tout l'Orient et du
midi. Que rien ne te soit inconnu.
« Puis soigneusement revisite
les livres des médecins grecs, arabes et latins, sans
mépriser les talmudiques et cabbalistes. Et par de
fréquentes anatomies acquière-toi une parfaite
connaissance de cet autre monde qu'est l'homme. Et quelques
heures par jour commence à visiter les saintes
lettres. Premièrement en grec, le Nouveau Testament
et les Epîtres des Apôtres, et puis en
hébreu l'Ancien Testament. En somme, que je voie un
abîme de science : car avant de devenir un homme
et d'être grand, il te faudra sortir de cette
tranquillité et du repos de l'étude et
apprendre la chevalerie et les armes pour défendre ma
maison et secourir nos amis dans toutes leurs affaires
contre les assauts des malfaisants. Et je veux que
rapidement tu mettes en application ce dont tu as
profité, ce que tu ne pourras mieux faire qu'en
discutant publiquement avec tous et contre tous les gens de
savoir en fréquentant les gens lettrés, qui
sont tant à Paris qu'ailleurs.
« Mais parce que selon le sage
Salomon la sagesse n'entre jamais dans les âmes
mauvaises, et science sans conscience n'est que ruine de
l'âme, il te faudra servir, aimer et craindre Dieu, et
en Lui mettre toutes tes pensées et tout ton espoir,
et par foi formée de charité être joint
à Lui, si fort que jamais le péché ne
t'en sépare. Prends garde des tromperies du monde, ne
laisse pas la vanité entrer dans ton coeur car cette
vie est passagère, mais la parole de Dieu demeure
éternellement. Sois serviable envers tous tes
prochains, et aime-les comme toi-même. Respecte tes
précepteurs, fuis la compagnie des gens à qui
tu ne veux pas ressembler, et ne gaspille pas les
grâces que Dieu t'a données. Et quand tu
t'apercevras que tu disposes de tout le savoir que tu peux
acquérir là-bas, reviens vers moi, afin que je
te voie une dernière fois et que je te donne ma
bénédiction avant de mourir. Mon fils, que la
paix et la grâce de notre Seigneur soient avec toi.
Amen.
D'Utopie, le dix-septième jour du
mois de mars.
Ton père,
Gargantua. »
Ayant reçu et lu ces lettres,
Pantagruel prit de nouveau courage et fut enflammé
à profiter plus que jamais, de sorte que le voyant
étudier et profiter, on aurait dit que son esprit
était parmi les livres comme le feu parmi les
charbons, tant il l'avait infatigable et avide.
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