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Textes du XVIe siècle
Michel de Montaigne
Essais
« De l'institution des enfants »
1588


Introduction to French Studies -- Pascal Michelucci -- FRE 180Y (L0301)

| Pantagruel | Gargantua | « La guerre contre les Andouilles » | Les regrets |
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« Mignonne, allons voir... » | « Ces petits corps... » | Sonnets pour Hélène | Heptaméron |
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Traité | « Ne reprenez... » | Essais |



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À Diane de Foix, Comtesse de Gurson

    La charge du gouverneur que vous lui donnerez, du choix duquel dépend toute la réussite de son institution, a plusieurs autres grandes parties. Mais je n'y touche point, pour ne savoir rien y apporter qui en vaille la peine, et de cet article, sur lequel je me mêle de lui donner des conseils, il m'en croira autant qu'il y verra de bon sens. A un enfant de bonne maison qui recherche les lettres, non pour le gain (car une fin si abjecte est indigne de la grâce et de la faveur des Muses, et puis elle dépend d'autrui) ni tant pour les commodités externes que pour les siennes propres, et pour s'en enrichir et parer au dedans, ayant plutôt envie d'en tirer un habile homme qu'un homme savant, je voudrais aussi qu'on soit soigneux de lui choisir un conducteur qui ait plutôt la tête bien faite que bien pleine, et qu'on lui demande ces deux qualités mais plus les moeurs et l'entendement que la science; et qu'il se conduise dans sa charge d'une nouvelle manière
    On ne cesse de criailler à nos oreilles, comme quelqu'un qui verserait dans un entonnoir, et notre charge n'est que de redire ce qu'on nous a dit. Je voudrais qu'il corrige cette partie, et que, tout de suite, selon la portée de l'âme qu'il a en main, il commence à la mettre sur la montre, en lui faisant goûter les choses, les choisir et discerner d'elle-même -- quelquefois lui ouvrant le chemin, quelquefois le lui laissant ouvrir. Je ne veux pas qu'il invente et parle seul, je veux qu'il écoute son disciple parler à son tour. Socrates faisait premièrement parler ses disciples, et puis il leur parlait à eux.
    Il est bon qu'il le fasse trotter devant lui pour juger de son train, et juger jusqu'à quel point il doit se rabaisser pour s'accommoder à sa force. Par manque de cette mesure nous gâtons tout, et savoir la choisir, le faire correctement, est l'une des besognes les plus ardues que je connaisse. C'est la preuve d'une haute âme et bien forte, que de savoir condescendre à ces allures puériles et les guider. Je marche plus sûrement et plus ferme vers le mont que vers la vallée.
    Ceux qui, comme y porte notre usage, entreprennent d'une même leçon et d'une pareille mesure de conduite diriger plusieurs esprits de si diverses mesures et formes, ce n'est pas merveille si, dans tout un peuple d'enfants, ils en rencontrent à peine deux ou trois qui rapportent quelque juste fruit de leur discipline.
    Qu'il ne lui demande pas seulement compte des mots de sa leçon, mais du sens et de la substance, et qu'il juge du profit qu'il aura fait, non par le témoignage de sa mémoire, mais de sa vie. Que ce qu'il viendra d'apprendre, il le lui fasse mettre en cent visages et appliquer à autant de divers sujets, pour voir s'il l'a encore bien appris et bien fait sien, en prenant comme modèle d'instruction les enseignements de Platon. C'est une preuve de crudité et d'indigestion que de régurgiter la viande comme on l'a avalée. L'estomac n'a pas fait son opération, s'il n'a pas fait changer la façon et la forme de ce qu'on lui avait donné à cuire.
    Notre âme ne branle qu'à crédit, liée et contrainte à l'appétit des fantaisies d'autrui, esclave et captivée sous l'autorité de leur leçon. On nous a tant assujettis aux cordes que nous n'avons plus de franches allures. Notre vigueur et liberté sont éteintes. « Nunquam tutelae suae fiunt -- Ils sont toujours en tutelle »
    Qu'il lui fasse tout passer par un filtre et ne loge rien dans sa tête par simple autorité et à crédit ; que les principes d'Aristote ne lui soient pas des principes, non plus que ceux des Stoïciens ou des Épicuriens. Qu'on lui propose cette diversité de jugements : il choisira s'il le peut, sinon il demeurera en doubte. Il n'y a que les fous qui soient certains et résolus.
    « Che non men che saper dubbiar m'aggrada ».
    Car s'il embrasse les opinions de Xénophon et de Platon par son propre discours, ce ne seront plus les leurs, ce seront les siennes. Celui qui suit un autre, ne suit rien. Il ne trouve rien, voire il ne cherche rien. Qu'il sache qu'il sait, au moins.
    Les abeilles pillent deçà delà les fleurs, mais elles en font après le miel, qui est tout à elles ; ce n'est plus du thym ni de la marjolaine. Ainsi les pièces empruntées d'autrui, il les transformera et les assemblera, pour en faire un ouvrage tout à lui : à savoir son jugement. Son institution, son travail et son étude ne vise qu'à le former. Le gain de notre étude, c'est d'être devenu meilleur et plus sage.


GRIMOIRE-FRE 180Y
©Pascal Michelucci
Créé le 28 juillet 1996