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À Diane de
Foix, Comtesse de Gurson
La charge du gouverneur que vous lui
donnerez, du choix duquel dépend toute la
réussite de son institution, a plusieurs autres
grandes parties. Mais je n'y touche point, pour ne savoir
rien y apporter qui en vaille la peine, et de cet article,
sur lequel je me mêle de lui donner des conseils, il
m'en croira autant qu'il y verra de bon sens. A un enfant de
bonne maison qui recherche les lettres, non pour le gain
(car une fin si abjecte est indigne de la grâce et de
la faveur des Muses, et puis elle dépend d'autrui) ni
tant pour les commodités externes que pour les
siennes propres, et pour s'en enrichir et parer au dedans,
ayant plutôt envie d'en tirer un habile homme qu'un
homme savant, je voudrais aussi qu'on soit soigneux de lui
choisir un conducteur qui ait plutôt la tête
bien faite que bien pleine, et qu'on lui demande ces deux
qualités mais plus les moeurs et l'entendement que la
science; et qu'il se conduise dans sa charge d'une nouvelle
manière
On ne cesse de criailler à
nos oreilles, comme quelqu'un qui verserait dans un
entonnoir, et notre charge n'est que de redire ce qu'on nous
a dit. Je voudrais qu'il corrige cette partie, et que, tout
de suite, selon la portée de l'âme qu'il a en
main, il commence à la mettre sur la montre, en lui
faisant goûter les choses, les choisir et discerner
d'elle-même -- quelquefois lui ouvrant le chemin,
quelquefois le lui laissant ouvrir. Je ne veux pas qu'il
invente et parle seul, je veux qu'il écoute son
disciple parler à son tour. Socrates faisait
premièrement parler ses disciples, et puis il leur
parlait à eux.
Il est bon qu'il le fasse trotter
devant lui pour juger de son train, et juger jusqu'à
quel point il doit se rabaisser pour s'accommoder à
sa force. Par manque de cette mesure nous gâtons tout,
et savoir la choisir, le faire correctement, est l'une des
besognes les plus ardues que je connaisse. C'est la preuve
d'une haute âme et bien forte, que de savoir
condescendre à ces allures puériles et les
guider. Je marche plus sûrement et plus ferme vers le
mont que vers la vallée.
Ceux qui, comme y porte notre usage,
entreprennent d'une même leçon et d'une
pareille mesure de conduite diriger plusieurs esprits de si
diverses mesures et formes, ce n'est pas merveille si, dans
tout un peuple d'enfants, ils en rencontrent à peine
deux ou trois qui rapportent quelque juste fruit de leur
discipline.
Qu'il ne lui demande pas seulement
compte des mots de sa leçon, mais du sens et de la
substance, et qu'il juge du profit qu'il aura fait, non par
le témoignage de sa mémoire, mais de sa vie.
Que ce qu'il viendra d'apprendre, il le lui fasse mettre en
cent visages et appliquer à autant de divers sujets,
pour voir s'il l'a encore bien appris et bien fait sien, en
prenant comme modèle d'instruction les enseignements
de Platon. C'est une preuve de crudité et
d'indigestion que de régurgiter la viande comme on
l'a avalée. L'estomac n'a pas fait son
opération, s'il n'a pas fait changer la façon
et la forme de ce qu'on lui avait donné à
cuire.
Notre âme ne branle
qu'à crédit, liée et contrainte
à l'appétit des fantaisies d'autrui, esclave
et captivée sous l'autorité de leur
leçon. On nous a tant assujettis aux cordes que nous
n'avons plus de franches allures. Notre vigueur et
liberté sont éteintes. « Nunquam
tutelae suae fiunt -- Ils sont toujours en tutelle
»
Qu'il lui fasse tout passer par un
filtre et ne loge rien dans sa tête par simple
autorité et à crédit ; que les
principes d'Aristote ne lui soient pas des principes, non
plus que ceux des Stoïciens ou des Épicuriens.
Qu'on lui propose cette diversité de jugements : il
choisira s'il le peut, sinon il demeurera en doubte. Il n'y
a que les fous qui soient certains et résolus.
« Che non men che saper
dubbiar m'aggrada ».
Car s'il embrasse les opinions de
Xénophon et de Platon par son propre discours, ce ne
seront plus les leurs, ce seront les siennes. Celui qui suit
un autre, ne suit rien. Il ne trouve rien, voire il ne
cherche rien. Qu'il sache qu'il sait, au moins.
Les abeilles pillent
deçà delà les fleurs, mais elles en
font après le miel, qui est tout à elles ; ce
n'est plus du thym ni de la marjolaine. Ainsi les
pièces empruntées d'autrui, il les
transformera et les assemblera, pour en faire un ouvrage
tout à lui : à savoir son jugement. Son
institution, son travail et son étude ne vise
qu'à le former. Le gain de notre étude, c'est
d'être devenu meilleur et plus sage.
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