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Alors
Tristan ressent une grande douleur, jamais il n'y en a eu et
jamais il n'y en aura de plus grande. Il se tourne vers le
mur et dit alors : « Que Dieu nous sauve,
Yseult et moi ! Puisque vous ne voulez pas venir
à moi, votre amour me tue. Je ne peux plus retenir ma
vie. Je meurs pour vous, Yseult, ma belle amie. Vous n'avez
pas pitié de ma souffrance mais vous
éprouverez la douleur de ma mort. C'est pour moi, mon
amie, un grand réconfort que de savoir que vous
pleurerez ma mort ». Il dit trois fois
« Amie Yseult », à la
quatrième il rend l'esprit.
Alors, dans toute la maison, les
chevaliers et les compagnons se mettent à pleurer.
Ils se lamentent tout haut car leur peine est grande. Les
chevaliers et les sergents s'avancent et soulèvent le
corps de Tristan hors de son lit, puis ils le couchent sur
un drap de satin et le recouvrent d'un tissu de soie
brodée.
Le vent sur la mer s'est levé
et il gonfle la voile : il fait venir le bateau
à terre. Yseult a mis pied à terre et elle
entend de grandes plaintes dans la rue, les cloches qui
sonnent dans les églises et les chapelles. Elle
demande des nouvelles aux gens : pourquoi sonne-t-on
ainsi ? Pour qui donc sont toutes ces larmes ? Un
vieillard lui répond : « Belle dame,
que Dieu nous aide ! Nous subissons ici une immense
douleur, si grande que personne n'en a jamais eu de telle.
Le preux, le noble Tristan est mort : il était
le réconfort de tous les habitants de ce royaume. Il
était généreux envers ceux qui
étaient dans le besoin. Il venait à l'aide de
ceux qui souffraient. Il vient de mourir dans son lit d'une
blessure qu'il avait reçue. Jamais une si grande
calamité n'a frappé cette
région ! »
Dès qu'Yseult apprend la
nouvelle, elle devient muette de douleur. Elle est si
affligée de la mort de Tristan qu'elle erre à
travers les rues, les vêtements en désordre, et
elle passe devant tout le monde, jusqu'au palais. Les
Bretons n'ont jamais vu de femme aussi belle qu'elle :
on s'étonne à travers la ville, on se demande
d'où elle vient et qui elle peut bien être.
Yseut va droit vers le corps :
elle se tourne vers l'Orient, elle prie humblement pour son
ami. « Ami Tristan, quand je vous vois mort, il
m'est impossible de trouver une bonne raison de vivre. Vous
êtes mort de l'amour que vous me portiez, et moi je
meurs, ami, de tendresse, puisque je n'ai pas pu venir
à temps vous guérir de votre mal. Ami, ami,
à cause de votre mort je ne trouverai jamais de
réconfort en aucune chose. Je ne ressentirai jamais
de joie, ni de gaieté, ni de plaisir à rien.
Maudit soit cet orage, qui me fit tant rester en mer que je
n'ai pas pu venir à vous ! Si j'étais
arrivée à temps, je vous aurais rendu la vie,
ami, et je vous aurais parlé doucement de l'amour
qu'il y avait entre nous. J'aurais eu la douleur de raconter
ma destinée, notre joie, nos réjouissances, la
peine et la grande douleur que nous avons connues dans nos
amours. Et je vous aurais rappelé tout cela, et je
vous aurais pris dans mes bras, et je vous aurais
embrassé. Si je n'ai pas pu vous secourir, mourons au
moins ensemble ! Comme je n'ai pas pu venir à
temps, et comme j'ignorais votre malheur, et comme je ne
suis arrivée que pour vous trouver mort, c'est le
même breuvage qui me réconfortera. Vous avez
perdu la vie pour moi, j'agirai en véritable
amie : je veux mourir pour vous de la même
manière. »
Elle le serre dans ses bras, elle
s'étend près de lui et embrasse sa bouche et
son visage. Elle le tient tout contre elle. Elle s'est
étendue, son corps contre le sien, sa bouche contre
la sienne. Elle rend l'âme en un instant et meurt
ainsi à ses côtés, de la peine qu'elle
éprouve pour son ami. Tristan est mort de son
amour ; Yseult parce qu'elle n'a pas pu venir à
temps. Tristan est mort de son amour ; la belle Yseult
de sa tendresse pour lui.
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