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Textes du moyen âge
Ovide moralisé
« Héro et Léandre »
1466


Introduction to French Studies -- Pascal Michelucci -- FRE 180Y (L0301)

| Chanson de Roland | Tristan et Iseut, « La nuit de la Saint-Jean » | Tristan et Iseut, « La mort des amants » |
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Perceval | Yvain | Le roman de Renart | « Estula » | Ovide moralisé  | La farce de Maître Pathelin |



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 XVI. Comment Léandre et Héro s'aimèrent et comment il se noya pour l'amour d'elle dans un bras de mer qu'il avait osé traverser à la nage.

   Nous parlerons dans ce présent chapitre des folles amours qui selon la fable existèrent jadis entre un jeune homme, du nom de Léandre, et une demoiselle, nommée Héro. Et pour mieux comprendre ce conte il faut savoir qu'entre un pays nommé Abydos et une autre contrée appelée Sextos il y avait un bras de mer qui, en souvenir de la jeune fille amoureuse qui s'y était noyée, ce dont il a été question plus haut, était appelé Pont Hellène. C'est en ce pays d'Abydos, au bord du Pont Hellène, que naquit et grandit le jeune homme. Et c'est sur l'autre rive, c'est-à-dire au pays de Sextos, que naquit et grandit la demoiselle.
    Or, il arriva que ce Léandre et cette Héro tombèrent violemment et durablement amoureux l'un de l'autre sans que personne ne s'aperçoive ni ne sache rien de leurs amours jusqu'à un certain temps après les faits suivants, sinon une vieille femme qui était la nourrice de cette Héro et qui demeurait avec elle. De cette manière, leurs amours restèrent longtemps secrètes et inconnues, parce que ce jeune Léandre traversait chaque nuit à la nage le bras de mer pour venir coucher avec son amie, qui pour le diriger et éviter qu'il se perde mettait à la fenêtre de sa tour une torche enflammée à l'intérieur d'une lanterne. Puis, quand ils avaient couché et accompli leur plaisir amoureux ensemble, Léandre s'en retournait avant le jour en nageant vers sa propre maison, à Abydos.
    Il arriva un jour que, par malheur, le bras de mer fut très agité et que la tempête soufflait, tellement que personne n'arriva à le traverser, quel que fût son bateau. Et cette tempête dura longuement, ce dont les pauvres amants furent peinés et attristés, parce que tant que durait cette tempête ils ne pouvaient se retrouver. Ils firent chacun de leur côté, et à leur manière propre, des regrets propres à émerveiller et donner pitié.
    Néanmoins, car ils durent obéir aux aiguillons de l'amour qui les peinaient trop fortement, le jeune homme prit le risque de nager vers son amie. Mais, pendant trois nuits consécutives, il fut submergé par trois fois, c'est-à-dire plongé jusqu'au fond du bras de mer, en grand danger d'y être noyé. Ces fois-là, il rentra chez lui sans pouvoir traverser, et il en fut de plus en plus aiguillonné par les aiguillons de l'amour. À tel point que, malgré la tempête ci-dessus, il se mit à nager tout nu à travers le bras de mer pendant la quatrième nuit.
    Et comme sa bonne amie s'était mise en devoir de tenir la lanterne allumée, sans dormir, une nuit après l'autre, pour que son ami se dirige vers elle ! Toutefois, pendant cette quatrième nuit où elle osa revenir, à cause des vents, la lanterne fut soufflée par la force de vents impétueux. Et pendant qu'elle était ainsi éteinte, son ami se noya, car il avait perdu son chemin.
    Mais la pauvre Héro, qui ne savait encore rien de la mort de son ami, alla le matin au bord de la mer pour avoir quelques nouvelles de lui. Comme elle n'entendit rien, elle rentra et entremêla à ses regrets une requête de pitié qu'elle adressa à Neptune, dieu de la mer, en lui disant : «Beau sire dieu, vous avez été autrefois amoureux. Et quand vous le fûtes, vous auriez bien aimé y réussir sans difficulté. C'est pourquoi je vous supplie de toutes mes forces de préserver mon ami des dangers.»
    Quand elle s'endormit, elle songea qu'elle voyait sur la mer un grand dauphin mort qui venait droit vers elle au bord de l'eau. Quand elle se réveilla, elle descendit de sa tour et vint sur la rive, où elle trouva son ami mort flottant sur l'eau. Elle fut si peinée de cette mort, et elle pleura plus qu'on ne pourra jamais assez le raconter, qu'elle se jeta dans le bras de mer en embrassant étroitement son ami mort, en le couvrant de baisers. Ainsi elle lui fit preuve d'une grande passion d'amour. Ainsi elle se noya avec lui.

XVII. S'ensuit l'allégorie de cette fable, avec d'autres exposés.

     Par Léandre nous est signifiée la dissolution de l'homme qui met ses efforts en de folles amours. Et par Héro nous est signifiée la luxure qui naît chez le sexe féminin [Sextos], et par laquelle les amants sont enflammés au point de courir nus en pleine nuit, dans l'obscurité, pour braver les périls infinis qui se rencontrent dans la mer de notre monde. C'est pourquoi on appelle les folles amours des amours «amères», car elles sont pleines de tribulations, de dangers et d'amertume.
    Et le fait que Léandre allait nager nu la nuit signifie que ceux qui s'adonnent au stupre et à de folles amours se gaspillent et y perdent leur raison, leur temps, leurs biens, leur corps, leur âme et leur honneur. Ils perdent leur raison, puisqu'ils s'amusent trop fort et qu'ils y attachent, ô vanité, leurs pensées de sots. Leur temps s'y perd aussi, car ils transforment la nuit en jour et le jour en nuit, sans en tirer aucun bénéfice ni fruit. Ils se trouvent gâtés, leur vie et la santé de leur corps sont détruites, et leur corps meurt avant la fin de ses jours dans un état pitoyable. Ensuite, leurs âmes sont détournées des œuvres vertueuses et des saints désirs, elles se chargent de vains soucis et de mauvaises habitudes en s'éloignant de leur salut. Finalement, ils perdent en ceci tout ce que chaque bonne personne désire fortement acquérir par une vie honnête à l'exercice de la vertu et des bonnes mœurs. Ces personnes sont par conséquent trop pauvres, car elles se sont soumises à de tels hasards par le jeu périlleux et sot de folles amours ; et on se moque d'elles ; le monde les méprise ; enfin, elles s'éloignent trop de la grâce divine et de leur salut.
    On peut exposer autrement cette fable de cette manière : à savoir que Héro représente la sagesse divine, qui conduit tout à son but mérité. Et par Léandre il faut comprendre le genre humain, par Sextos la haute protection des cieux, par Abydos le monde, par la mer cette mortelle vie où nous n'avons pas d'autre bateau que notre corps pour tenter d'atteindre le paradis, là où la sagesse divine nous attend, elle qui nous conduit à travers le monde, qui nous montre le chemin, si nous savons suivre sa doctrine et la lumière de la foi catholique.




GRIMOIRE-FRE 180Y
©Pascal Michelucci
Traduction de : Ovide moralisé en prose, p.150-152, sous la dir. de C. de Boer, Amsterdam, 1954. [PQ 1499 O9-ROBA].
Créé le 28 juillet 1996