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XVI. Comment Léandre et Héro
s'aimèrent et comment il se noya pour l'amour d'elle
dans un bras de mer qu'il avait osé traverser
à la nage.
Nous parlerons dans ce présent
chapitre des folles amours qui selon la fable
existèrent jadis entre un jeune homme, du nom de
Léandre, et une demoiselle, nommée
Héro. Et pour mieux comprendre ce conte il faut
savoir qu'entre un pays nommé Abydos et une autre
contrée appelée Sextos il y avait un bras de
mer qui, en souvenir de la jeune fille amoureuse qui s'y
était noyée, ce dont il a été
question plus haut, était appelé Pont
Hellène. C'est en ce pays d'Abydos, au bord du Pont
Hellène, que naquit et grandit le jeune homme. Et
c'est sur l'autre rive, c'est-à-dire au pays de
Sextos, que naquit et grandit la demoiselle.
Or, il arriva que ce Léandre
et cette Héro tombèrent violemment et
durablement amoureux l'un de l'autre sans que personne ne
s'aperçoive ni ne sache rien de leurs amours
jusqu'à un certain temps après les faits
suivants, sinon une vieille femme qui était la
nourrice de cette Héro et qui demeurait avec elle. De
cette manière, leurs amours restèrent
longtemps secrètes et inconnues, parce que ce jeune
Léandre traversait chaque nuit à la nage le
bras de mer pour venir coucher avec son amie, qui pour le
diriger et éviter qu'il se perde mettait à la
fenêtre de sa tour une torche enflammée
à l'intérieur d'une lanterne. Puis, quand ils
avaient couché et accompli leur plaisir amoureux
ensemble, Léandre s'en retournait avant le jour en
nageant vers sa propre maison, à Abydos.
Il arriva un jour que, par malheur,
le bras de mer fut très agité et que la
tempête soufflait, tellement que personne n'arriva
à le traverser, quel que fût son bateau. Et
cette tempête dura longuement, ce dont les pauvres
amants furent peinés et attristés, parce que
tant que durait cette tempête ils ne pouvaient se
retrouver. Ils firent chacun de leur côté, et
à leur manière propre, des regrets propres
à émerveiller et donner pitié.
Néanmoins, car ils durent
obéir aux aiguillons de l'amour qui les peinaient
trop fortement, le jeune homme prit le risque de nager vers
son amie. Mais, pendant trois nuits consécutives, il
fut submergé par trois fois, c'est-à-dire
plongé jusqu'au fond du bras de mer, en grand danger
d'y être noyé. Ces fois-là, il rentra
chez lui sans pouvoir traverser, et il en fut de plus en
plus aiguillonné par les aiguillons de l'amour.
À tel point que, malgré la tempête
ci-dessus, il se mit à nager tout nu à travers
le bras de mer pendant la quatrième nuit.
Et comme sa bonne amie
s'était mise en devoir de tenir la lanterne
allumée, sans dormir, une nuit après l'autre,
pour que son ami se dirige vers elle ! Toutefois, pendant
cette quatrième nuit où elle osa revenir,
à cause des vents, la lanterne fut soufflée
par la force de vents impétueux. Et pendant qu'elle
était ainsi éteinte, son ami se noya, car il
avait perdu son chemin.
Mais la pauvre Héro, qui ne
savait encore rien de la mort de son ami, alla le matin au
bord de la mer pour avoir quelques nouvelles de lui. Comme
elle n'entendit rien, elle rentra et entremêla
à ses regrets une requête de pitié
qu'elle adressa à Neptune, dieu de la mer, en lui
disant : «Beau sire dieu, vous avez été
autrefois amoureux. Et quand vous le fûtes, vous
auriez bien aimé y réussir sans
difficulté. C'est pourquoi je vous supplie de toutes
mes forces de préserver mon ami des
dangers.»
Quand elle s'endormit, elle songea
qu'elle voyait sur la mer un grand dauphin mort qui venait
droit vers elle au bord de l'eau. Quand elle se
réveilla, elle descendit de sa tour et vint sur la
rive, où elle trouva son ami mort flottant sur l'eau.
Elle fut si peinée de cette mort, et elle pleura plus
qu'on ne pourra jamais assez le raconter, qu'elle se jeta
dans le bras de mer en embrassant étroitement son ami
mort, en le couvrant de baisers. Ainsi elle lui fit preuve
d'une grande passion d'amour. Ainsi elle se noya avec
lui.
XVII. S'ensuit l'allégorie de cette fable, avec
d'autres exposés.
Par Léandre nous est
signifiée la dissolution de l'homme qui met ses
efforts en de folles amours. Et par Héro nous est
signifiée la luxure qui naît chez le sexe
féminin [Sextos], et par laquelle les amants
sont enflammés au point de courir nus en pleine nuit,
dans l'obscurité, pour braver les périls
infinis qui se rencontrent dans la mer de notre monde. C'est
pourquoi on appelle les folles amours des amours
«amères», car elles sont pleines de
tribulations, de dangers et d'amertume.
Et le fait que Léandre allait
nager nu la nuit signifie que ceux qui s'adonnent au stupre
et à de folles amours se gaspillent et y perdent leur
raison, leur temps, leurs biens, leur corps, leur âme
et leur honneur. Ils perdent leur raison, puisqu'ils
s'amusent trop fort et qu'ils y attachent, ô
vanité, leurs pensées de sots. Leur temps s'y
perd aussi, car ils transforment la nuit en jour et le jour
en nuit, sans en tirer aucun bénéfice ni
fruit. Ils se trouvent gâtés, leur vie et la
santé de leur corps sont détruites, et leur
corps meurt avant la fin de ses jours dans un état
pitoyable. Ensuite, leurs âmes sont
détournées des uvres vertueuses et des
saints désirs, elles se chargent de vains soucis et
de mauvaises habitudes en s'éloignant de leur salut.
Finalement, ils perdent en ceci tout ce que chaque bonne
personne désire fortement acquérir par une vie
honnête à l'exercice de la vertu et des bonnes
murs. Ces personnes sont par conséquent trop
pauvres, car elles se sont soumises à de tels hasards
par le jeu périlleux et sot de folles amours ; et on
se moque d'elles ; le monde les méprise ; enfin,
elles s'éloignent trop de la grâce divine et de
leur salut.
On peut exposer autrement cette
fable de cette manière : à savoir que
Héro représente la sagesse divine, qui conduit
tout à son but mérité. Et par
Léandre il faut comprendre le genre humain, par
Sextos la haute protection des cieux, par Abydos le monde,
par la mer cette mortelle vie où nous n'avons pas
d'autre bateau que notre corps pour tenter d'atteindre le
paradis, là où la sagesse divine nous attend,
elle qui nous conduit à travers le monde, qui nous
montre le chemin, si nous savons suivre sa doctrine et la
lumière de la foi catholique.
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