|
1
5
10
15
20
25
30
35
40
45
50
55
60
|
Tandis
qu'ils parlaient de choses et d'autres, un jeune valet, qui
porte une lance blanche qu'il tient par le milieu, sort
d'une chambre ; il passe entre le feu et ceux qui
étaient assis sur le lit. Tout le monde pouvait voir
la lance blanche et l'éclat de son fer. Il sortait
une goutte de sang à la pointe de la lance et cette
goutte vermeille coulait jusqu'à la pointe. Le jeune
Perceval qui vient d'arriver en ces lieux voit ce spectacle
surprenant mais il se retient de demander comment cela peut
se produire, car il se rappelle la recommandation de celui
qui lui a appris la chevalerie : il faut se garder de
trop parler. Il a donc peur, s'il pose une question, qu'on
le trouve grossier et c'est pour cette raison qu'il ne
demande rien.
Deux autres jeunes gens apparurent
à ce moment qui portaient des chandeliers d'or pur,
décorés de fines incrustations noires. Ces
jeunes gens étaient d'une immense beauté. Sur
chaque chandelier brûlaient au moins dix chandelles.
Une demoiselle portait un graal à deux mains et
s'avançait avec les jeunes gens : elle
était belle, gracieuse et élégamment
habillée. Quand elle fut entrée dans la
pièce avec le graal qu'elle portait, il y eut une si
grande lumière que les chandelles semblèrent
plus sombres, comme les étoiles ou la lune quand le
soleil commence de briller. Une autre demoiselle venait
derrière elle : elle portait un plat en argent.
Le graal qui était à la tête de la
procession était de l'or le plus pur et
incrusté de pierres précieuses de toutes
sortes parmi les plus riches et les plus rares qui existent
sur terre et dans la mer. Les pierres précieuses du
graal dépassaient toutes les autres, cela ne fait pas
de doute. De la même manière que la lance
était passée, ils passèrent devant le
jeune homme pour aller d'une chambre à l'autre.
Perceval vit passer les jeunes gens mais il n'osa pas
demander qui l'on servait dans ce graal, car il pensait
toujours à la recommandation du sage seigneur.
J'ai bien peur que le mal ne soit
déjà fait, car j'ai souvent entendu dire qu'on
peut parfois trop se taire, tout comme on peut parfois trop
parler. Mais cependant, le jeune homme ne leur pose aucune
question, ni pour son bien, ni pour son malheur.
Le seigneur donne l'ordre à ses
serviteurs d'apporter de l'eau et de sortir les nappes. Les
serviteurs font leur travail et suivent les ordres, comme
ils en ont l'habitude. Le seigneur et le jeune homme se
lavent les mains avec de l'eau tiède et pendant ce
temps deux serviteurs apportent une grande table d'ivoire.
Cette table, si l'on croit ce que dit l'histoire,
était d'une seule pièce. On la tient un moment
devant l'hôte et le jeune homme, jusqu'à ce que
deux autres serviteurs apportent des tréteaux. Le
bois dont ils étaient faits possède deux
qualités qui permettent de les conserver parfaitement
indéfiniment : ces tréteaux
étaient en ébène, et personne ne peut
voir pourrir ou brûler l'ébène, car il
ne peut faire ni l'un ni l'autre.
On plaça la table sur ces
tréteaux et on posa la nappe par-dessus. Que dire de
cette nappe, sinon que jamais un ambassadeur, un cardinal ou
un pape n'avait mangé sur un tissu aussi blanc ? On
servit d'abord un cuissot de cerf bien gras, bien
poivré. Ils ne manquèrent pas de vin, ni fort
ni léger, et ils en remplirent plusieurs fois leurs
coupes d'or. Un serviteur coupa devant eux le cuissot de
cerf au poivre après l'avoir déposé sur
le plat d'argent, et il leur présenta chaque morceau
individuellement sur une grande tranche de pain. Pendant ce
temps, le graal traversa encore la salle devant eux - le
jeune homme ne demanda pas qui l'on servait avec ce graal.
Il s'en gardait à cause du seigneur respectable qui
lui avait conseillé de ne pas trop parler : ce
conseil lui reste en mémoire, il ne cesse d'y
penser.
Mais il est plus silencieux qu'il ne
devrait l'être. À chaque mets que l'on apporte,
il voit le graal repasser juste devant lui, sous ses yeux,
mais il ne sait pas à qui il sert. Il voudrait bien
le savoir et il se dit qu'il demandera, avant de partir du
château, à l'un des serviteurs de la cour. Mais
il préfère attendre le lendemain matin, quand
il quittera son hôte et tout son entourage. Il remet
sa question au lendemain et il s'occupe seulement de bien
manger et de bien boire. D'ailleurs, il ne regrette rien
parce qu'on sert à la table des mets et des vins tous
aussi délicieux que plaisants.
|