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Textes du moyen âge
Le roman de Renart
« Où l'on verra comment Renart conduit son compère à la pêche aux anguilles »
XIVe siècle


Introduction to French Studies -- Pascal Michelucci -- FRE 180Y (L0301)

| Chanson de Roland | Tristan et Iseut, « La nuit de la Saint-Jean » | Tristan et Iseut, « La mort des amants » |
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Perceval | Yvain | Le roman de Renart | « Estula » | Ovide moralisé  | La farce de Maître Pathelin |



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   C'était peu de temps avant Noël, quand on pense à saler les bacons. Le ciel était parsemé d'étoiles, il faisait un grand froid, et le vivier où Renart avait conduit son compère était assez fortement pris de glace pour pouvoir en toute sécurité y former des rondes joyeuses. Il n'y avait qu'un seul trou, soigneusement entretenu chaque jour par les paysans du village, et près duquel ils avaient laissé le seau qui leur servait à puiser de l'eau.
    Renart, montrant le vivier, dit : «Oncle Ysengrin, c'est là que se tiennent en grand nombre les barbeaux, les tanches et les anguilles ; et justement voici l'engin qui sert à les prendre.» (Il montrait le seau). «Il suffit de le tenir quelque temps plongé dans l'eau, puis de l'en tirer quand on sent à son poids qu'il est rempli de poissons.»
- Je comprends, dit Ysengrin, et pour bien faire, je crois, beau neveu, qu'il faudrait attacher l'engin à ma queue. C'est apparemment ainsi que l'on doit faire quand on veut faire bonne pêche.»
- Justement, dit Renart, quelle merveille que vous compreniez cela aisément ! Je vais faire ce que vous demandez.»
    Il serre fortement le seau à la queue d'Ysengrin. «Et maintenant vous n'avez plus qu'à vous tenir immobile pendant une heure ou deux, jusqu'à ce que vous sentiez les poissons arriver en foule dans l'engin.»
- Je comprends fort bien. En ce qui concerne la patience, j'en aurai tant qu'il le faudra.»
    Renart se place alors un peu à l'écart, sous un buisson, la tête entre les pieds, les yeux fixés sur son compère. Le loup se tient au bord du trou, la queue en partie plongée dans le seau qu'elle retient. Mais comme le froid était extrême, l'eau ne tarda pas à se figer, puis à se changer en glace autour de la queue.
    Le loup, qui se sent tiré, attribue le tiraillement aux poissons qui arrivent ; il se félicite, et déjà songe au profit qu'il va tirer de cette pêche miraculeuse. Il fait un mouvement, puis s'arrête encore, persuadé que plus il attendra, plus il amènera de poissons à bord du seau. Enfin, il se décide à retirer sa queue mais ses efforts sont inutiles. La glace a pris de la consistance, le trou est fermé, la queue est arrêtée sans qu'il lui soit possible de rompre l'obstacle. Il se démène, il s'agite, il appelle Renart : «A mon secours, mon brave neveu! Il y a tant de poissons que je ne puis les soulever. Viens m'aider, je suis las et le jour ne va pas tarder à venir.»
    Renart, qui faisait semblant de dormir, lève alors la tête : «Comment, bel oncle, vous êtes encore là ? Allons, hâtez-vous, prenez vos poissons et partons : le jour ne va pas tarder à venir.»
- Mais, dit Ysengrin, je ne puis les remonter. Il y en a tant, tant, que je n'ai pas la force de soulever l'engin.»
- Ah ? Répond Renart en riant. «Je vois ce que c'est, mais à qui la faute ? Vous avez voulu trop en prendre, et on a raison de dire que celui qui désire trop perd tout.»
    La nuit passe, l'aube apparaît, le soleil se lève. La neige avait blanchi la terre, et Messire Constant, un honnête métayer dont la maison était au bord de l'étang, se lève en même temps que sa joyeuse meute de chiens. Il prend un cor, appelle ses chiens, fait seller son cheval ; des clameurs partent de tous les côtés, tout est prêt pour partir à la chasse. Renart ne les attend pas : il reprend agilement le chemin de Maupertuis, laissant le pauvre Ysengrin sur la brèche, qui tire de droite et de gauche, et se déchire la queue cruellement sans parvenir à la dégager. Survient un garçon tenant deux lévriers en laisse. Il aperçoit le loup arrêté par la queue dans la glace, le derrière ensanglanté : «Ohé ! Ohé ! Au loup !» Les chasseurs alertés accourent avec d'autres chiens, et cependant Ysengrin entend Constant donner l'ordre de les lâcher. Les chasseurs obéissent : leurs chiens s'attaquent au loup qui, le poil hérissé, se prépare à vendre sa peau chèrement. Il mord les uns ; il tient les autres à distance.
    Alors messire Constant descend de cheval, approche avec l'épée au poing et s'apprête à couper Ysengrin en deux. Mais le coup porte mal, Messire Constant perd l'équilibre, tombe sur la tête et se relève avec peine. Il revient à la charge, vise la tête mais le coup glisse et l'épée descend sur la queue d'Ysengrin, qu'elle coupe net. Ysengrin, surmontant une douleur violente, fait un dernier effort et s'élance au milieu des chiens qui s'écartent pour le laiser passer et courir à sa poursuite. Malgré la meute acharnée sur ses traces, Ysengrin gagne une colline, où il les défie. Chiens et lévriers renoncent alors à leur chasse. Ysengrin entre au bois, s'apitoyant sur sa longue et riche queue qu'il a été obligé de laisser en gage. Il jure bien de tirer vengeance de Renart, qu'il commence à soupçonner de lui avoir malicieusement ménagé toutes ces fâcheuses aventures.




GRIMOIRE-FRE 180Y
©Pascal Michelucci
Créé le 28 juillet 1996