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CLXIX.
Alors, Roland sent qu'il perd la vue,
Il se relève, il fait autant d'efforts qu'il le peut
;
La couleur de son visage s'en est allée.
Devant lui il y a une pierre grise :
Il frappe dix grands coups pleins de colère et de
rage.
L'acier grince, il ne se rompt pas, il ne
s'ébrèche même pas.
« Eh ! dit le Comte, Sainte Marie, aide-moi !
Eh ! Durendale, ma bonne, un tel malheur n'est jamais
arrivé !
Maintenant que je vous quitte, j'ai bien des soucis à
me faire pour vous.
J'ai remporté tant de batailles d'homme à
homme avec vous,
J'ai combattu et remporté tant de grandes terres,
Que Charles possède, lui qui a la barbe chenue.
Que jamais un homme qui fuit devant son ennemi ne vous
tienne !
C'est un fort bon vassal qui vous a portée pendant
tout ce temps,
Il n'y en aura plus jamais de tel dans notre libre
France. »
AOI.
CLXXI.
Roland frappe sur la pierre grise :
L'acier grince, il ne se brise pas, il ne
s'ébrèche pas.
Quand le Comte voit qu'il ne peut pas fendre son arme ,
Il commence à se lamenter en
lui-même :
« Eh ! Durendale, que tu es claire et blanche
!
Le soleil brille sur toi et se reflète !
Charles était dans la vallée de Morienne
Quand Dieu du ciel lui envoya son ange lui demander
De te donner à un Comte valeureux :
Donc ce noble roi, ce grand roi, me l'a mise au
côté.
Avec elle je lui ai conquis l'Anjou et la Bretagne,
Je lui ai conquis le Poitou et le Maine,
Avec elle je lui ai conquis la libre Normandie,
Je lui ai conquis la Provence et l'Aquitaine
Et la Lombardie et toute la Romagne ;
Avec elle je lui ai conquis la Bavière et toutes les
Flandres,
Et la Bulgarie et toute la Pologne,
Constantinople, dont il a reçu le respect,
Et la Saxe, où il fait selon sa volonté.
Avec elle je lui ai conquis l'Écosse et
l'Irlande,
Et l'Angleterre, où il avait son domaine.
J'en ai tant conquis pour lui de ces royaumes et de ces
terres,
Pour Charles qui en est maître et qui porte barbe
blanche.
Pour cette épée j'ai le coeur lourd, j'ai de
la peine,
Je préférerais mourir plutôt que de la
laisser entre des mains païennes !
Dieu le père, ne laissez pas la France dans une telle
honte ! »
AOI.
CLXXII
Roland frappe sur une pierre grise.
Il frappe plus de coups que je ne saurais vous dire.
L'épée grince, mais elle ne se tord pas, elle
ne se brise pas,
Elle rebondit vers le ciel.
Quand il voit qu'il n'arrivera pas à la fendre,
Roland se lamente doucement en lui-même :
« Eh ! Durendale, comme tu es belle et très
sainte !
Dans ton pommeau d'or il y a maintes reliques :
Une dent de Saint Pierre et du sang de Saint Basile,
Et des cheveux de Monseigneur Saint Denis,
Et un morceau du vêtement de Sainte Marie.
Il n'est pas convenable que des païens te
possèdent :
C'est par des chrétiens que vous devez être
servie.
Que jamais l'homme qui vous tient ne soit un couard !
J'aurai, grâce à vous, conquis beaucoup de
vastes terres
Que Charles possède, lui qui a la barbe fleurie,
Et l'empereur en est puissant et riche. »
AOI.
CLXXIII.
Alors Roland sent que la mort le travaille,
Qu'elle lui descend de la tête jusque dans le
corps.
Il a couru jusque sous un pin,
Il se couche sur l'herbe verte, face contre terre,
Dessous lui il met son épée et son
olifant.
Il tourne le visage vers la gent païenne.
Il fait cela car il veut surtout
Que Charles dise, ainsi que tous ses gens :
« Le noble Comte est mort en
conquérant. »
Il se frappe la poitrine, à petits coups, plusieurs
fois.
Pour demander le pardon de ses péchés il tend
son gant vers Dieu.
AOI.
CLXXIV
Alors Roland sent que son temps est terminé.
Il est là, sur un sommet pointu, qui regarde vers
l'Espagne.
Il se frappe la poitrine d'une main :
« Dieu, pardonne-moi, au nom de tes vertus,
Pour mes péchés, les grands et les petits,
Tous ceux que j'ai commis depuis l'heure de ma naissance
Jusqu'à ce jour où je suis ainsi frappé
! »
Il tend son gant droit vers Dieu.
Les anges du ciel descendent à lui.
AOI.
CLXXV
Le comte Roland est allongé sous un pin.
Il a tourné le visage vers l'Espagne.
Le souvenir de maintes choses lui vient,
De tant de terres qu'il a vaillamment prises,
De sa douce France, des hommes de son lignage,
De Charles, son seigneur, qui l'a nourri.
Roland ne peut manquer de pleurer, de soupirer,
Mais il ne veut pas oublier sa propre personne.
Il se frappe la poitrine, il demande pitié à
Dieu :
« Vrai Père, toi qui jamais n'a menti,
Et qui as rappelé Saint Lazare de la mort,
Et qui as protégé Daniel des lions,
Préserve mon âme de tous les dangers,
Malgré les péchés que j'ai pu commettre
au cours de ma vie ! »
Il a offert son gant droit à Dieu ;
Saint Gabriel l'a pris par la main.
Roland incline la tête sur son bras ;
Il part à sa fin les mains jointes.
Dieu lui envoie son ange chérubin,
Et Saint Michel du Péril de la Mer ;
Et Saint Gabriel vient se joindre à eux.
Ils emportent l'âme du comte au paradis.
AOI.
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