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Depuis
ta lettre reçue, je suis allé tous les jours
chez M. Silvestre demander le petit paquet. Il
n'était toujours point venu et, dévoré
d'une mortelle impatience, j'ai fait le voyage sept fois
inutilement. Enfin à la huitième j'ai
reçu le paquet. A peine l'ai-je eu dans les mains
que, sans payer le port, sans m'en informer, sans rien dire
à personne, je suis sorti comme un étourdi, et
ne voyant que le moment de rentrer chez moi, j'enfilais avec
tant de précipitation des rues que je ne connaissais
point qu'au bout d'une demi-heure, cherchant le rue de
Tournon où je loge, je me suis trouvé dans le
Marais, à l'autre extrémité de Paris.
J'ai été obligé de prendre un fiacre
pour revenir plus promptement. C'est la première fois
que cela m'est arrivé le matin pour mes affaires : je
ne m'en sers même qu'à regret
l'après-midi pour quelques visites, car j'ai deux
jambes fort bonnes dont je serais bien fâché
qu'un peu plus d'aisance dans ma fortune me fasse
négliger l'usage.
J'étais fort
embarrassé dans mon fiacre avec mon paquet : je ne
voulais l'ouvrir que chez moi -- c'était ton ordre.
D'ailleurs une sorte de volupté qui me laisse oublier
la commodité dans les choses communes me la fait
rechercher avec soin dans les vrais plaisirs. Je n'y puis
souffrir aucune sorte de distraction, et je veux avoir du
temps et mes aises pour savourer tout ce qui me vient de
toi. Je tenais donc ce paquet avec une inquiète
curiosité dont je n'étais pas le maître.
Je m'efforçais de palper à travers les
enveloppes ce qu'il pouvait contenir, et l'on aurait dit
qu'il me brûlait les mains à voir les
mouvements continuels qu'il faisait de l'une à
l'autre. Ce n'est pas qu'à son volume, à son
poids, au ton de la lettre, je n'aiteeu quelque
soupçon de la vérité. Mais le moyen de
concevoir comment tu pouvais avoir trouvé l'artiste
et l'occasion ? Voilà ce que je ne
conçois pas encore : c'est un miracle de l'amour.
Plus il passe ma raison, plus il enchante mon coeur. Et l'un
des plaisirs qu'il me donne est celui de n'y comprendre
rien.
J'arrive enfin, je vole, je
m'enferme dans ma chambre, je m'assieds hors d'haleine, je
porte une main tremblante sur le cachet. O première
influence du talisman ! j'ai senti palpiter mon coeur
à chaque papier que j'ôtais, et je me suis
bientôt trouvé tellement oppressé que
j'ai été forcé de respirer un moment
sur la dernière enveloppe
Julie !
O
ma Julie !
le voile est
déchiré
je te vois
je vois tes
divins attraits ! Ma bouche et mon coeur leur rendent
le premier hommage, mes genoux fléchissent
Charmes adorés, encore une fois vous aurez
enchanté mes yeux ! Qu'il est prompt, qu'il est
puissant, le magique effet de ces traits
chéris ! Non, il ne faut point, comme tu le
prétends, un quart d'heure pour le sentir. Une
minute, un instant suffit pour arracher de mon sein mille
ardents soupirs, et me rappeler avec ton image celle de mon
bonheur passé. Pourquoi faut-il que la joie de
posséder un si précieux trésor soit
mêlée d'une si cruelle amertume ? Avec
quelle violence il me rappelle des temps qui ne sont
plus ! Je crois, en le voyant, te revoir encore. Je
crois me retrouver à ces moments délicieux
dont le souvenir fait maintenant le malheur de ma vie, et
que le ciel m'a donnés et ravis dans sa
colère.
Hélas ! un instant
me désabuse : toute la douleur de l'absence se
ranime et s'aigrit en m'ôtant l'erreur qui l'a
suspendue, et je suis comme ces malheureux dont on
n'interrompt les tourments que pour les rendre plus
sensibles. Dieux ! quels torrents de flammes mes avides
regards puisent dans cet objet inattendu ! O comme il ranime
au fond de mon coeur tous les mouvements impétueux
que ta présence y faisait naître ! O Julie !
s'il était vrai qu'il pût transmettre à
tes sens le délire et l'illusion des miens !
Mais pourquoi ne le ferait-il pas ? Pourquoi des impressions
que l'âme porte avec tant d'activité
n'iraient-elles pas aussi loin qu'elle ? Ah ! chère
amante, où que tu sois, quoi que tu fasses au moment
où j'écris cette lettre, au moment où
ton portrait reçoit tout ce que ton idolâtre
amant adresse à ta personne, ne sens-tu pas ton
charmant visage inondé des pleurs de l'amour et de la
tristesse ? Ne sens-tu pas tes yeux, tes joues, ta bouche,
ton sein, pressés, comprimés, accablés
de mes ardents baisers ? Ne te sens-tu pas embraser tout
entière du feu de mes lèvres
brûlantes ?
Ciel ! Qu'entends-je ?
Quelqu'un vient
Ah ! serrons, cachons mon
trésor
Un importun !
Maudit soit le cruel
qui vient troubler des transports si doux !
Puisse-t-il ne jamais aimer
ou vivre loin de ce qu'il
aime !
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