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Textes du XVIIIe siècle
Jean-Jacques Rousseau
La nouvelle Héloïse
« Le portrait de Julie »
1761


Introduction to French Studies -- Pascal Michelucci -- FRE 180Y (L0301)


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     Depuis ta lettre reçue, je suis allé tous les jours chez M. Silvestre demander le petit paquet. Il n'était toujours point venu et, dévoré d'une mortelle impatience, j'ai fait le voyage sept fois inutilement. Enfin à la huitième j'ai reçu le paquet. A peine l'ai-je eu dans les mains que, sans payer le port, sans m'en informer, sans rien dire à personne, je suis sorti comme un étourdi, et ne voyant que le moment de rentrer chez moi, j'enfilais avec tant de précipitation des rues que je ne connaissais point qu'au bout d'une demi-heure, cherchant le rue de Tournon où je loge, je me suis trouvé dans le Marais, à l'autre extrémité de Paris. J'ai été obligé de prendre un fiacre pour revenir plus promptement. C'est la première fois que cela m'est arrivé le matin pour mes affaires : je ne m'en sers même qu'à regret l'après-midi pour quelques visites, car j'ai deux jambes fort bonnes dont je serais bien fâché qu'un peu plus d'aisance dans ma fortune me fasse négliger l'usage.
     J'étais fort embarrassé dans mon fiacre avec mon paquet : je ne voulais l'ouvrir que chez moi -- c'était ton ordre. D'ailleurs une sorte de volupté qui me laisse oublier la commodité dans les choses communes me la fait rechercher avec soin dans les vrais plaisirs. Je n'y puis souffrir aucune sorte de distraction, et je veux avoir du temps et mes aises pour savourer tout ce qui me vient de toi. Je tenais donc ce paquet avec une inquiète curiosité dont je n'étais pas le maître. Je m'efforçais de palper à travers les enveloppes ce qu'il pouvait contenir, et l'on aurait dit qu'il me brûlait les mains à voir les mouvements continuels qu'il faisait de l'une à l'autre. Ce n'est pas qu'à son volume, à son poids, au ton de la lettre, je n'aiteeu quelque soupçon de la vérité. Mais le moyen de concevoir comment tu pouvais avoir trouvé l'artiste et l'occasion ? Voilà ce que je ne conçois pas encore : c'est un miracle de l'amour. Plus il passe ma raison, plus il enchante mon coeur. Et l'un des plaisirs qu'il me donne est celui de n'y comprendre rien.
     J'arrive enfin, je vole, je m'enferme dans ma chambre, je m'assieds hors d'haleine, je porte une main tremblante sur le cachet. O première influence du talisman ! j'ai senti palpiter mon coeur à chaque papier que j'ôtais, et je me suis bientôt trouvé tellement oppressé que j'ai été forcé de respirer un moment sur la dernière enveloppe… Julie !… O ma Julie !… le voile est déchiré… je te vois… je vois tes divins attraits ! Ma bouche et mon coeur leur rendent le premier hommage, mes genoux fléchissent… Charmes adorés, encore une fois vous aurez enchanté mes yeux ! Qu'il est prompt, qu'il est puissant, le magique effet de ces traits chéris ! Non, il ne faut point, comme tu le prétends, un quart d'heure pour le sentir. Une minute, un instant suffit pour arracher de mon sein mille ardents soupirs, et me rappeler avec ton image celle de mon bonheur passé. Pourquoi faut-il que la joie de posséder un si précieux trésor soit mêlée d'une si cruelle amertume ? Avec quelle violence il me rappelle des temps qui ne sont plus ! Je crois, en le voyant, te revoir encore. Je crois me retrouver à ces moments délicieux dont le souvenir fait maintenant le malheur de ma vie, et que le ciel m'a donnés et ravis dans sa colère.
     Hélas ! un instant me désabuse : toute la douleur de l'absence se ranime et s'aigrit en m'ôtant l'erreur qui l'a suspendue, et je suis comme ces malheureux dont on n'interrompt les tourments que pour les rendre plus sensibles. Dieux ! quels torrents de flammes mes avides regards puisent dans cet objet inattendu ! O comme il ranime au fond de mon coeur tous les mouvements impétueux que ta présence y faisait naître ! O Julie ! s'il était vrai qu'il pût transmettre à tes sens le délire et l'illusion des miens !… Mais pourquoi ne le ferait-il pas ? Pourquoi des impressions que l'âme porte avec tant d'activité n'iraient-elles pas aussi loin qu'elle ? Ah ! chère amante, où que tu sois, quoi que tu fasses au moment où j'écris cette lettre, au moment où ton portrait reçoit tout ce que ton idolâtre amant adresse à ta personne, ne sens-tu pas ton charmant visage inondé des pleurs de l'amour et de la tristesse ? Ne sens-tu pas tes yeux, tes joues, ta bouche, ton sein, pressés, comprimés, accablés de mes ardents baisers ? Ne te sens-tu pas embraser tout entière du feu de mes lèvres brûlantes ?
     Ciel ! Qu'entends-je ? Quelqu'un vient… Ah ! serrons, cachons mon trésor… Un importun !… Maudit soit le cruel qui vient troubler des transports si doux !… Puisse-t-il ne jamais aimer… ou vivre loin de ce qu'il aime !


GRIMOIRE-FRE 180Y
©Pascal Michelucci
Créé le 25 juillet 1996. Mis à jour le 8 mars 1999.