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Textes du XXe siècle
Jean-Paul Sartre
Huis clos
« L'enfer, c'est les autres »
1944


Introduction to French Studies -- Pascal Michelucci -- FRE 180Y

| Calligrammes | Orphée | La Belle et la Bête | « Liberté » | Paroles |
| Huis clos |
Le deuxième sexe | La Peste | La cantatrice chauve | La modification |



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GARCIN
    C'est pourtant vrai, Inès. Tu me tiens, mais je te tiens aussi.
Il se penche sur Estelle. Inès pousse un cri.

INèS
    Ha! lâche! Va! Va te faire consoler par les femmes.

ESTELLE
    Chante, Inès, chante!

INèS
    Le beau couple! Si tu voyais sa grosse patte posée à plat sur ton dos, froissant la chair et l'étoffe. Il a les mains moites; il transpire. Il laissera une marque bleue sur ta robe.

ESTELLE
    Chante! Chante! Serre-moi plus fort contre toi, Garcin; elle en crèvera.

INèS
    Mais oui, serre-la bien fort, serre-la! Mêlez vos chaleurs. C'est bon l'amour, hein Garcin? C'est tiède et profond comme le sommeil, mais je t'empêcherai de dormir.

Geste de Garcin.

ESTELLE
    Ne l'écoute pas. Prends ma bouche; je suis à toi tout entière.

INèS
    Eh bien, qu'attends-tu? Fais ce qu'on te dit. Garcin le lâche tient dans ses bras Estelle l'infanticide. Les paris sont ouverts. Garcin le lâche l'embrassera-t-il? Je vous vois, je vous vois; à moi seule je suis une foule, la foule, Garcin, la foule, l'entends-tu? (Murmurant). Lâche! Lâche! Lâche! En vain tu me fuis, je ne te lâcherai pas. Que vas-tu chercher sur ses lèvres? L'oubli? Mais je ne t'oublierai pas, moi. C'est moi qu'il faut convaincre. Moi. Viens, viens! Je t'attends. Tu vois, Estelle, il desserre son étreinte, il est docile comme un chien... Tu ne l'auras pas!

GARCIN
    Il ne fera donc jamais nuit

INèS
    Jamais.

GARCIN
    Tu me verras toujours?

INèS
    Toujours.
Garcin abandonne Estelle et fait quelques pas dans la pièce. Il s'approche du bronze.

GARCIN
    Le bronze. . . (Il le caresse.) Eh bien, voici le moment. Le bronze est là, je le contemple et je comprends que je suis en enfer. Je vous dis que tout était prévu. Ils avaient prévu que je me tiendrais devant cette cheminée, pressant ma main sur ce bronze, avec tous ces regards sur moi. Tous ces regards qui me mangent. . . (ll se retourne brusquement.) Ha! vous n'êtes que deux? Je vous croyais beaucoup plus nombreuses. (Il rit.) Alors, c'est ça l'enfer. Je n'aurais jamais cru... Vous vous rappelez: le soufre, le bûcher, le gril... Ah! quelle plaisanterie. Pas besoin de gril : l'enfer, c'est les Autres.

ESTELLE
    Mon amour!

GARCIN, la repoussant.
    Laisse-moi. Elle est entre nous. Je ne peux pas t'aimer quand elle me voit.

ESTELLE
    Ha! Eh bien, elle ne nous verra plus.
Elle prend le coupe-papier sur la table, se précipite sur Inès et lui porte plusieurs coups.

INèS, se débattant et riant.
    Qu'est-ce que tu fais, qu'est-ce que tu fais, tu es folle? Tu sais bien que je suis morte.

ESTELLE
    Morte?
Elle laisse tomber le couteau. Un temps. Inès ramasse le couteau et s'en frappe avec rage.

INèS
    Morte! Morte! Morte! Ni le couteau, ni le poison, ni la corde. C'est déjà fait, comprends-tu? Et nous sommes ensemble pour toujours.
Elle rit.

ESTELLE, éclatant de rire.
    Pour toujours, mon Dieu que c'est drôle! Pour toujours!

GARCIN rit en les regardant toutes deux.
    Pour toujours!

lls tombent assis, chacun sur son canapé. Un long silence.
Ils cessent de rire et se regardent. Garcin se lève.


GARCIN
    Eh bien, continuons.


GRIMOIRE-FRE 180Y
©Pascal Michelucci
Créé le 28 juillet 1996. Mis à jour le 22 septembre 1999