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GARCIN
C'est pourtant vrai, Inès. Tu
me tiens, mais je te tiens aussi.
Il se penche sur Estelle. Inès pousse un
cri.
INèS
Ha! lâche! Va! Va te faire
consoler par les femmes.
ESTELLE
Chante, Inès, chante!
INèS
Le beau couple! Si tu voyais sa
grosse patte posée à plat sur ton dos,
froissant la chair et l'étoffe. Il a les mains
moites; il transpire. Il laissera une marque bleue sur ta
robe.
ESTELLE
Chante! Chante! Serre-moi plus fort
contre toi, Garcin; elle en crèvera.
INèS
Mais oui, serre-la bien fort,
serre-la! Mêlez vos chaleurs. C'est bon l'amour, hein
Garcin? C'est tiède et profond comme le sommeil, mais
je t'empêcherai de dormir.
Geste de Garcin.
ESTELLE
Ne l'écoute pas. Prends ma
bouche; je suis à toi tout entière.
INèS
Eh bien, qu'attends-tu? Fais ce
qu'on te dit. Garcin le lâche tient dans ses bras
Estelle l'infanticide. Les paris sont ouverts. Garcin le
lâche l'embrassera-t-il? Je vous vois, je vous vois;
à moi seule je suis une foule, la foule, Garcin, la
foule, l'entends-tu? (Murmurant). Lâche!
Lâche! Lâche! En vain tu me fuis, je ne te
lâcherai pas. Que vas-tu chercher sur ses
lèvres? L'oubli? Mais je ne t'oublierai pas, moi.
C'est moi qu'il faut convaincre. Moi. Viens, viens! Je
t'attends. Tu vois, Estelle, il desserre son
étreinte, il est docile comme un chien... Tu ne
l'auras pas!
GARCIN
Il ne fera donc jamais nuit
INèS
Jamais.
GARCIN
Tu me verras toujours?
INèS
Toujours.
Garcin abandonne Estelle et fait quelques pas dans la
pièce. Il s'approche du bronze.
GARCIN
Le bronze. . . (Il le
caresse.) Eh bien, voici le moment. Le bronze est
là, je le contemple et je comprends que je suis en
enfer. Je vous dis que tout était prévu. Ils
avaient prévu que je me tiendrais devant cette
cheminée, pressant ma main sur ce bronze, avec tous
ces regards sur moi. Tous ces regards qui me mangent. . .
(ll se retourne brusquement.) Ha! vous n'êtes
que deux? Je vous croyais beaucoup plus nombreuses. (Il
rit.) Alors, c'est ça l'enfer. Je n'aurais jamais
cru... Vous vous rappelez: le soufre, le bûcher, le
gril... Ah! quelle plaisanterie. Pas besoin de gril :
l'enfer, c'est les Autres.
ESTELLE
Mon amour!
GARCIN, la repoussant.
Laisse-moi. Elle est entre nous. Je
ne peux pas t'aimer quand elle me voit.
ESTELLE
Ha! Eh bien, elle ne nous verra
plus.
Elle prend le coupe-papier sur la table, se
précipite sur Inès et lui porte plusieurs
coups.
INèS, se débattant et riant.
Qu'est-ce que tu fais, qu'est-ce que
tu fais, tu es folle? Tu sais bien que je suis morte.
ESTELLE
Morte?
Elle laisse tomber le couteau. Un temps. Inès
ramasse le couteau et s'en frappe avec rage.
INèS
Morte! Morte! Morte! Ni le couteau,
ni le poison, ni la corde. C'est déjà
fait, comprends-tu? Et nous sommes ensemble pour
toujours.
Elle rit.
ESTELLE, éclatant de rire.
Pour toujours, mon Dieu que c'est
drôle! Pour toujours!
GARCIN rit en les regardant toutes deux.
Pour toujours!
lls tombent assis, chacun sur son canapé. Un long
silence.
Ils cessent de rire et se regardent. Garcin se
lève.
GARCIN
Eh bien, continuons.
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