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Textes du XVIe siècle
François Rabelais
Gargantua, Chapitres 52 et 57
« L'abbaye de Thélème »
1534


Introduction to French Studies -- Pascal Michelucci -- FRE 180Y (L0301)

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« Mignonne, allons voir... » | « Ces petits corps... » | Sonnets pour Hélène | Heptaméron |
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Traité | « Ne reprenez... » | Essais |



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Comment Gargantua fit bâtir pour le moine l'Abbaye de Thélème

    Il ne restait plus que le moine à pourvoir. Gargantua voulait le faire abbé de Seuillé, mais il refusa. Il voulut lui donner l'abbaye de Bourgueil ou celle de Saint Florent, celle qui lui conviendrait mieux, ou toutes deux s'il voulait bien les prendre; mais le moine lui répondit péremptoirement qu'il ne voulait aucune charge, et surtout pas la responsabilité d'autres moines :
    « Car comment (disait-il) pourrais-je contrôler autrui, moi qui suis incapable de me contrôler moi-même ? S'il vous semble que ce que j'ai fait pour vous est bon, et que vous croyez que je peux vous être utile à l'avenir, accordez-moi de fonder une abbaye comme il me plaira. »
    La demande plut à Gargantua, et il offrit tout son pays de Thélème, au bord de la Loire, à deux lieues de la grande forêt de Port Huault. Frère Jean demanda à Gargantua la permission de fonder une religion différente de toutes les autres -- la sienne.
    « Premièrement (dit Gargantua), il faudra ne pas y bâtir de murailles alentour, car toutes les autres abbayes sont solidement murées.
- En effet (dist le moyne), et il y a une très bonne raison à cela : quand on vit avec un mur devant et un mur derrière, cela donne trop envie de murmurer, d'être jaloux et de conspirer les uns contre les autres. »
    De plus, vu que dans certains couvents de ce monde il est d'usage que si une femme y entre (et pourtant parmi les femmes prudes et pudiques), on nettoie les lieux par lesquels elle est passée, on décréta que si un religieux ou une religieuse y entrait par hasard, on nettoierait soigneusement tous les lieux par lesquels ils seraient passés. Et parce que dans les religions de ce monde tout est compté, limité et réglé par les heures, on décréta qu'il n'y aurait à Thélème aucune horloge, mais que selon les occasions et les besoins, on distribuerait tous les travaux. Car (disait Gargantua) la plus vraie perte de temps est celle de compter les heures -- qu'est-ce que cela apporte ? La plus grande sottise du monde est de laisser une cloche guider notre vie, au lieu de guider notre temps selon le bon sens et la raison.
    De plus, parce qu'en ce temps-là on ne mettait pas les femmes en religion -- à part les borgnes, les boiteuses, les bossues, les laides, les contrefaites, les sottes, les insensées, les vilaines et les tarées -- pas plus que les hommes, hormis les malades, les mal nés, les niais et les gênants...
    - D'ailleurs (dit le moine), une femme qui n'est ni belle ni bonne, à quoi peut-elle se rendre utile ?
    - A entrer en religion, dit Gargantua.
    - Bien entendu (dit le moine), et à faire des chemises. »
    ... On décréta qu'on n'accepterait à Thélème que les belles, les bien faites et les bien en chair, et parmi les hommes que les beaux, les grands et les musclés.
    De plus, parce que dans les couvents de femmes les hommes étaient interdits, à moins d'y entrer en cachette et clandestinement, on décréta qu'à Thélème il y aurait des femmes s'il y avait des hommes, et qu'il y aurait des hommes, s'il y avait des femmes.
    De plus, parce que tant les hommes que les femmes, une fois entrés en religion, après l'année de probation, étaient forcés d'y demeurer pendant le restant de leur vie, on décréta que tant les hommes que les femmes auraient le droit d'en sortir quand il le jugeraient bon, en usant de leur entière liberté.
    De plus, parce qu'ordinairement les religieux faisaient trois voeux -- chasteté, pauvreté et obédience -- on décréta qu'à Thélème il est honorable et possible d'être marié, riche et libre.
    Pour ce qui est de l'âge d'admission légitime, les femmes y étaient admises entre dix et quinze ans, les hommes entre douze et dix-huit.

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Comment était réglé le mode de vie des Thélémites

    Toute leur vie était régie non par des lois, des statuts ou des règles, mais selon leur volonté et leur libre arbitre. Ils sortaient du lit quand bon leur semblait, buvaient, mangeaient, travaillaient, dormaient quand le désir leur en venait. Nul ne les éveillait, nul ne les obligeait à boire ni à manger, ni à faire quoi que ce soit. Ainsi en avait décidé Gargantua. Et leur règlement se limitait à cette clause :

FAIS CE QUE TU VOUDRAS,

parce que les gens libres, bien nés, bien éduqués, vivant en bonne société, ont naturellement un instinct, un aiguillon qu'ils appellent honneur et qui les pousse toujours à agir vertueusement et les éloigne du vice. Quand ils sont affaiblis et asservis par une vile sujétion ou une contrainte, ils utilisent ce noble penchant, par lequel ils aspiraient librement à la vertu, pour se défaire du joug de la servitude et pour lui échapper, car nous entreprenons toujours ce qui est défendu et convoitons ce qu'on nous refuse.
    Grâce à cette liberté, ils rivalisèrent d'efforts pour faire tous ce qu'ils voyaient plaire à un seul. Si l'un ou l'une d'entre eux disait : « buvons », tous buvaient ; si on disait : « jouons », tous jouaient ; si on disait : « allons nous ébattre aux champs », tous y allaient. Si c'était pour chasser au vol ou à courre, les dames montées sur de belles haquenées, avec leur fier palefroi, portaient chacune sur leur poing joliment ganté un épervier, un lanier, un émerillon, les hommes portaient les autres oiseaux.
    Ils étaient si bien éduqués qu'il n'y avait aucun ni aucune d'entre eux qui ne sache lire, écrire, chanter, jouer d'instruments de musique, parler cinq ou six langues et s'en servir pour composer en vers aussi bien qu'en prose. Jamais on ne vit des chevaliers si preux, si nobles, si habiles à pied comme à cheval, aussi vigoureux, aussi vifs et maniant aussi bien toutes les armes, que ceux qui se trouvaient là. Jamais on ne vit des dames aussi élégantes, aussi mignonnes, moins désagréables, plus habiles de leurs doigts à tirer l'aiguille et à s'adonner à toute activité convenant à une femme noble et libre, que celles qui étaient là.
    Pour ces raisons, quand le temps était venu pour un des membres de l'abbaye d'en sortir, soit à la demande de ses parents, soit pour d'autres motifs, il emmenait avec lui une des dames, celle qui l'avait choisi pour chevalier servant, et on les mariait ensemble. Et s'ils avaient bien vécu à Thélème dans le dévouement et l'amitié, ils cultivaient encore mieux ces vertus dans le mariage ; leur amour mutuel était aussi fort à la fin de leurs jours qu'aux premiers temps de leurs noces.



GRIMOIRE-FRE 180Y
©Pascal Michelucci
Créé le 28 juillet 1996