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Textes du moyen âge
Thomas d'Angleterre
Tristan et Iseut
« La nuit de la Saint-Jean »
vers 1170


Introduction to French Studies -- Pascal Michelucci -- FRE 180Y (L0301)

| Chanson de Roland | Tristan et Iseut, « La nuit de la Saint-Jean » | Tristan et Iseut, « La mort des amants » |
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Perceval | Yvain | Le roman de Renart | « Estula » | Ovide moralisé  | La farce de Maître Pathelin |



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  Déjà le soleil était entré dans le signe du Cancer. C'était la veille de la Saint-Jean. Dès l'heure de tierce, la chaleur s'était levée sur la mer et le vent était tombé, et l'après-midi il y avait une telle chaleur dans l'air que mariniers, chevaliers, hommes et femmes gisaient et dormaient, tant ils se sentaient las et épuisés. Tristan jouait aux échecs avec Iseut sous la tente. Il eut soif. Il appela une meschinette :
  « Va dire à notre chambrière Brangaine, fait-il, de nous apporter à boire. » La meschinette court à la chambrière; et elle la trouve couchée sur une natte et à moitié endormie. Brangaine l'envoie chercher une coupe, elle-même va la remplir dans la soute et l'apporte à Tristan.
  Et Tristan l'offre à Iseut, en disant : « Belle Iseut, buvez ce breuvage. » Iseut boit une gorgée et tend la coupe à Tristan qui la vide à son tour d'un trait. Aussitôt il regarde Iseut d'un air égaré, et l'émoi et la frayeur se peignent sur la figure d'lseut.
  Qu'ont-ils fait ? Hélas ! ce n'est pas le vin de la réserve qu'ils ont bu, ce n'est cervoise ni piquette, mais le boire enchanté que la reine d'lrlande a brassé pour les noces du roi Marc ! Brangaine est saisie d'un terrible doute; elle s'enfuit éperdue. Dieu ! si elle s'était trompée ! Elle se hâte de descendre dans la soute : elle voit le tonneau de boire herbé à moitié vide : « Malheur, malheur à moi ! s'écrie-t-elle. Tristan, hélas ! Hélas ! Iseut ! Vous avez bu votre destruction et votre mort ! »
  Cependant le poison d'amour se répand dans les veines du valet et de la pucelle. Hier ennemis, les voici aujourd'hui remplis de désir l'un pour l'autre. Le lien qui les attache l'un à l'autre leur entre profondément dans la chair, et jamais ils ne pourront s'en guérir. Vénus, la redoutable chasseresse, les a pris dans ses filets ; le dieu d'Amour leur a décoché sa flèche mortelle ; il a planté son drapeau dans leur coeur ; il les tient pour toujours à sa merci. Chacun se sent vide et las, comme étourdi par le breuvage. Ils n'osent encore échanger leurs pensées; mais quand leurs yeux qui se fuient se rencontrent dans un éclair, c'est un périlleux regard qui attise le feu qui déjà les consume. Chacun se débat en lui-même ; la Raison livre avec le Désir une très cruelle bataille ; la pucelle a pour la protéger sa honte naturelle, et la foi et l'honneur soutiennent et tourmentent le jeune homme. Mais après le dangereux regard viendra l'accolade, puis l'octroi, et enfin l'oeuvre défendue qui détourne le regard de Dieu et ravit l'estime du monde.
  La première surprise, qui les avait écartés, rougissants, l'un de l'autre, est passée. Iseut la première rompt le silence ; elle s'arme de grâce et de sourire, mais l'angoisse fait trembler sa voix. « Ne pensez-vous pas qu'il aurait mieux valu rester à Weisefort plutôt que de voguer sur cette mer aventureuse ? Ah ! je voudrais encore écouter vos belles paroles et vos belles histoires et apprendre l'art de faire des lais et de les chanter et de les noter sur la harpe, mon doux maître. » Et comme Tristan se tait, elle profère le doux nom d'ami, et va regrettant son heureuse enfance.
  « J'ai bon souvenir, fait-il, de ce séjour en Irlande ; j'y ai pourtant enduré maintes peines et travaux.
  - Je parie que vous avez plus peur d'une femme que du grand dragon crêté. » Tristan sourit. Leurs coudes se touchent ; leurs yeux échangent d'ardents messages ; leurs mains se pressent, fiévreuses. « Que s'est-il passé ? dit Iseut, je vous haïssais il y a une heure, et voici qu'il me semble que je ne pourrai jamais me séparer de vous !
  - C'est une merveille, dit Tristan, je suis pour vous comme vous l'êtes pour moi. » Déjà la convoitise charnelle embrase leurs corps de chaleurs désordonnées. La nuit est venue ; le pavillon est clos et plein d'obscurité. Tout dort sur la nef qui vogue en silence. Seul le timonier veille, la main sur la barre et les yeux aux étoiles.



1. Identifiez le lieu et l'heure, ainsi que les personnages principaux.
2. Quelles sont les pensées des différents personnages après qu'Iseut a bu ? Comment sont-elles communiquées ?
3. Quelles sont les images symboliques qui évoquent l'amour ? A quel domaine sont-elles empruntées ?
4. Quelles valeurs morales sont ajoutées à ce coup de foudre ?
5. Comment l'amour moral se double-t-il de l'amour physique ? Est-ce explicite ? Pourquoi ?


GRIMOIRE-FRE 180Y
©Pascal Michelucci
Créé le 28 juillet 1996