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Déjà
le soleil était entré dans le signe du Cancer.
C'était la veille de la Saint-Jean. Dès
l'heure de tierce, la chaleur s'était levée
sur la mer et le vent était tombé, et
l'après-midi il y avait une telle chaleur dans l'air
que mariniers, chevaliers, hommes et femmes gisaient et
dormaient, tant ils se sentaient las et
épuisés. Tristan jouait aux échecs avec
Iseut sous la tente. Il eut soif. Il appela une
meschinette :
« Va dire à notre
chambrière Brangaine, fait-il, de nous apporter
à boire. » La meschinette court à la
chambrière; et elle la trouve couchée sur une
natte et à moitié endormie. Brangaine l'envoie
chercher une coupe, elle-même va la remplir dans la
soute et l'apporte à Tristan.
Et Tristan l'offre à Iseut, en
disant : « Belle Iseut, buvez ce
breuvage. » Iseut boit une gorgée et tend
la coupe à Tristan qui la vide à son tour d'un
trait. Aussitôt il regarde Iseut d'un air
égaré, et l'émoi et la frayeur se
peignent sur la figure d'lseut.
Qu'ont-ils fait ? Hélas ! ce
n'est pas le vin de la réserve qu'ils ont bu, ce
n'est cervoise ni piquette, mais le boire enchanté
que la reine d'lrlande a brassé pour les noces du roi
Marc ! Brangaine est saisie d'un terrible doute; elle
s'enfuit éperdue. Dieu ! si elle s'était
trompée ! Elle se hâte de descendre dans
la soute : elle voit le tonneau de boire herbé
à moitié vide : « Malheur,
malheur à moi ! s'écrie-t-elle. Tristan,
hélas ! Hélas ! Iseut ! Vous
avez bu votre destruction et votre
mort ! »
Cependant le poison d'amour se répand
dans les veines du valet et de la pucelle. Hier ennemis, les
voici aujourd'hui remplis de désir l'un pour l'autre.
Le lien qui les attache l'un à l'autre leur entre
profondément dans la chair, et jamais ils ne pourront
s'en guérir. Vénus, la redoutable chasseresse,
les a pris dans ses filets ; le dieu d'Amour leur a
décoché sa flèche mortelle ; il a
planté son drapeau dans leur coeur ; il les
tient pour toujours à sa merci. Chacun se sent vide
et las, comme étourdi par le breuvage. Ils n'osent
encore échanger leurs pensées; mais quand
leurs yeux qui se fuient se rencontrent dans un
éclair, c'est un périlleux regard qui attise
le feu qui déjà les consume. Chacun se
débat en lui-même ; la Raison livre avec
le Désir une très cruelle bataille ; la
pucelle a pour la protéger sa honte naturelle, et la
foi et l'honneur soutiennent et tourmentent le jeune homme.
Mais après le dangereux regard viendra l'accolade,
puis l'octroi, et enfin l'oeuvre défendue qui
détourne le regard de Dieu et ravit l'estime du
monde.
La première surprise, qui les avait
écartés, rougissants, l'un de l'autre, est
passée. Iseut la première rompt le
silence ; elle s'arme de grâce et de sourire,
mais l'angoisse fait trembler sa voix. « Ne
pensez-vous pas qu'il aurait mieux valu rester à
Weisefort plutôt que de voguer sur cette mer
aventureuse ? Ah ! je voudrais encore
écouter vos belles paroles et vos belles histoires et
apprendre l'art de faire des lais et de les chanter et de
les noter sur la harpe, mon doux maître. »
Et comme Tristan se tait, elle profère le doux nom
d'ami, et va regrettant son heureuse enfance.
« J'ai bon souvenir, fait-il, de ce
séjour en Irlande ; j'y ai pourtant
enduré maintes peines et travaux.
- Je parie que vous avez plus peur d'une
femme que du grand dragon crêté. »
Tristan sourit. Leurs coudes se touchent ; leurs yeux
échangent d'ardents messages ; leurs mains se
pressent, fiévreuses. « Que s'est-il
passé ? dit Iseut, je vous haïssais il y a
une heure, et voici qu'il me semble que je ne pourrai jamais
me séparer de vous !
- C'est une merveille, dit Tristan, je suis
pour vous comme vous l'êtes pour moi. »
Déjà la convoitise charnelle embrase leurs
corps de chaleurs désordonnées. La nuit est
venue ; le pavillon est clos et plein
d'obscurité. Tout dort sur la nef qui vogue en
silence. Seul le timonier veille, la main sur la barre et
les yeux aux étoiles.
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